Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/La National Gallery rapproche Delacroix des modernes

Crédits: National Gallery, Londres

On l'a un peu négligé. L'artiste a bien sûr son musée atelier à Paris. Il s'agit d'un «phare» de la peinture, comme l'avait rappelé il y a longtemps un pavé sorti aux éditions Citadelles & Mazenod. Seulement voilà! Ce phare tient en ce moment du lumignon. Dans l'éternelle bataille que se livrent Jean-Dominique Ingres (1780-1867) et Eugène Delacroix (1798-1863), ce dernier ne cesse de perdre des points. Il faut dire que l'art se veut aujourd'hui conceptuel, et donc cérébral, alors que le génie romantique a plutôt produit une peinture de tripes. Au propre comme au figuré, d'ailleurs. On s'égorge beaucoup dans les toiles de l'auteur de «La mort de Sardanapale». 

Aussi est-ce presque avec surprise qu'on voit apparaître à la National Gallery de Londres l'exposition «Delacroix and the Rise of Modern Art», tandis que Madrid propose une énorme rétrospective Ingres au Prado. Il s'agit de rapprocher le premier des modernes. Une entreprise assez difficile. S'il existe bien un «ingrisme» menant aussi bien à Picasso qu'à Matisse (dans les dessins), personne n'a jamais évoqué de manière claire un mouvement initié par Delacroix. De quelle manière l'appeler, du reste? Tout au plus pourrait-on parler d'une influence «delacrucienne», un adjectif pour le moins désagréable à l'oreille.

Collaboration avec Minneapolis

Deux musées ont allié leur force pour monter cette manifestation de prestige, avec comme commissaires Christopher Riopelle et Patrick Noor. Londres conclut souvent de telles alliances, afin de proposer à son public les «block busters» indispensables à la survie d'institutions de caractère privé, ou semi-privé. En ce moment la Royal Academy offre ainsi des jardins, «de Monet à Matisse» cultivés en «pool» avec Cleveland. D'ici quelques jours, le Victoria & Albert «réinventera» Botticelli avec la complicité de Berlin. Ici, le partenaire se révèle plus insolite, puisqu'il s'agit de Minneapolis. La chose possède au moins le mérite de faire découvrir des œuvres rares. Quel amateur va à Minneapolis, qui a longtemps gardé la réputation d'être une des villes les moins sûres des Etats-Unis? Comme Kansas City la cité possède pourtant un musée très important. 

En dépit du pot commun, tous les tableaux placés sous le signe de «Delacroix and the Rise of Modern art» ne proviennent évidemment pas de Londres et de Minneapolis. Les deux musées fournissent juste une base. Un socle. L'idée était de montrer comment le maître, qui n'a pas formé d'élèves, utilisant juste quelques petites mains pour ses grandes décorations, a pu influer sur l'impressionnisme, un certain symbolisme et les prémisses du fauvisme. Bref, ce qui requiert une couleur elle-même issue de Rubens. Il peut s'agit d'un apport direct. Renoir a copié sa «Noce juive au Maroc» et Van Gogh sa «Pieta». Une filiation peut également se faire jour. Il existe un lien entre le plafond du Louvre, voué à Apollon, et les mythologies rougeoyantes d'Odilon Redon.

Le XXe siècle négligé

L'exposition aurait pu aller plus avant. Les fauves se voient presque éludés. Le XXe siècle proprement dit reste laissé de côté. Thématique, l'exposition se clôt ainsi avec un magnifique Fantin-Latour, après avoir entre autre proposé des fleurs de Courbet (dont l'admirable «Le treillis», venu de Toledo), un Degas de jeunesse rarissime («Alexandre et Bucéphale», importé de Washington) ou un spectaculaire «Saint Georges» de Gustave Moreau. Ce dernier tableau étant ici chez lui, vu qu'il appartient à la National Gallery de Londres. 

Comment prendre au final cette exposition? Comme une agréable promenade. Le propos reste en effet mince. Souvent hasardeux. Très inspiré par la peinture anglaise des années 1820, le «Portrait du baron Schwiter» de Delacroix a-t-il bien fait naître le superbe «Lord Ribbersdale» de Sargent se trouvant à côté? Rien de moins sûr. Il y a un moment où les coïncidences jouent. Mieux vaut profiter de son plaisir, d'autant plus que Delacroix, artiste inégal s'il en fut, se révèle ici particulièrement bien représenté. Il y a là l'«Autoportrait» de 1837, venu du Louvre, comme «Les femmes d'Alger» de 1848, confié par le Musée Fabre de Montpellier ou les «Baigneuses» de 1854, débarquées d'Hartford. On pouvait difficilement faire mieux. Et en plus, c'est joliment présenté!

Pratique 

«Delacroix and the Rise of Modern Art», National Gallery, Trafalgar Square, Londres, jusqu'au 22 mai. Tél.004420 7747 2885, site www.nationalgallery.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 21h. Si le musée (dont une partie des salles est entrée en travaux) reste gratuit, l'exposition est payante. 

Photo: Un lion, animal souvent peint par Delacroix, sert d'affiche à l'exposition.

Prochaine chronique le lundi 29 février. Le Musée d'art et d'histoire de Genève après la votation populaire. « Ad the winner is...»

 

 

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