Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/La National Gallery raconte l'histoire d'un retable hérétique

Crédits: National Gallery, Londres

Format Cinémascope (et donc tout en largeur), le tableau a longtemps été accroché au-dessus des ascenseurs, dans l'aile Sainsbury de la National Gallery. Il a disparu un jour de 2011. Plus d'«Assomption de la Vierge» de Francesco Botticini! Il ne restait aux murs que deux clous disgracieux. Plus un encrassement donnant la dimension de l’œuvre évanouie. 

Et puis l'automne dernier, grosse surprise. Ce vaste panneau était de retour. Mais pas sur place. Il faisait l'objet d'une importante exposition-dossier, à la Sunley Room. Une chambre très vaste, puisqu'elle regroupe en fait deux salles, un large couloir et un petit cinéma. Tout serait dit sur cette œuvre mystérieuse, un brin hérétique. Il s'agirait d'une vaste enquête, accomplie en partie à Florence, où l'«Assomption» se trouvait à la fin du XVe siècle. On en saurait par ailleurs davantage sur un artiste méconnu que la plupart des gens, même cultivés, confondent avec Sandro Botticelli.

Un apothicaire humaniste 

Un buste taillé par Rossellino accueille le visiteur. C'est celui de Matteo Palmieri (1406-1475), l'homme ayant commandé ce tableau insolite pour sa chapelle funéraire. Un personnage étonnant. Le Florentin était apothicaire, mais il avait développé des intérêts humanistes. Il avait beaucoup lu. Il écrivait donc aussi. Sa «Cité de la vie», un poème rédigé en 1465 (publié serait un grand mot, vu que l'imprimerie restait dans les limbes) s'inspirait ainsi de Dante. Epris de théologie, Palmieri y reprenait aussi des idées d'Origène, un penseur alexandrin du IIIe siècle. Ce «père de l'Eglise» n'était pourtant pas bien vu à la Renaissance. Il avait l'esprit trop libre et trop curieux. 

Palmieri possédait en revanche l'admiration des Médicis, qui commençaient alors la fabuleuse ascension sociale devant en faire au final des grands-ducs de Toscane. Piero di'Medici parle ainsi, dans sa correspondance, de son «stranissimo amico». Alphonse V d'Aragon, roi de Naples, se montrait ébloui par la culture de l'homme. «Si les apothicaires florentins sont de ce calibre, à quoi ressemblent donc dans cette ville les médecins!». Avec de tels blancs-seings, plus une grosse fortune, Matteo pouvait passer une prestigieuse commande, dont il fixerait le programme.

Un panneau peint sous dictée

Son choix se porta sur Francesco Botticini, âgé de moins de 30 ans (il est né en 1447). Le peintre se vit dicter sa composition, qu'il s'agissait de mettre en scène. Palmieri voulait, au dessus d'une vue de Florence, un couronnement de la Vierge. Cette cérémonie se placerait sous des cercles concentriques où, dans une lumière dorée et donc céleste, saints et anges seraient présents. Seulement voilà! Anges et saint étaient mêlés. Or il ne faut pas faire ça, comme pour les torchons et les serviettes. L'Eglise ne le permet pas. Il y a au Ciel comme sur Terre une hiérarchie à respecter. Anciens humains, les saints ne sauraient prétendre qu'à un statut inférieur. Installé en 1477, le tableau sera donc vandalisé plus tard à San Pier Maggiore, où se trouvait la chapelle de Palmieri et son épouse Niccolosa de'Serragli (1). L'effigie de Matteo se verra grattée (2). Quant à ses os, ils auraient été retirés de sa tombe pour se retrouver jetés à la voirie...

C'est en Toscane que se situe la suite de l'histoire racontée par la National Gallery. Appuyée par l'Université de Cambridge, une petite équipe est allée à Florence. Officiellement San Pier Maggiore, au nord de la ville, a disparu en 1783. L'édifice gothique menaçait ruine. Un pilier s'était déjà effondré. Le grand-duc de Toscane Pietro-Leopoldo avait ordonné la démolition. L'espace gagné, en ces temps les Lumières où l'Eglise n'avait pas le vent en poupe, avait été affecté à un marché existant toujours.

Un pilier dans la salle de bains 

Tout a-t-il vraiment disparu de l'édifice? Non. Sur les façades de la place subsistent des éléments médiévaux. Il y a encore, au fond, une façade baroque, fruit d'une réfection tardive de San Pier. Il fallait entrer chez les gens pour y voir plus clair. Travail d'apprivoisement. Dieu merci, nous sommes en Italie. Le contact se révèle plus facile. Dans la salle de bains de l'un, il restait un pilier. L'escalier du campanile n'avait pas disparu. Il mène aujourd'hui à la terrasse d'un appartement, d'où ses propriétaires ont une vue sublime sur Florence. Et cætera, et cætera... 

Avec un pied dans l'Alexandrie des années 250 et un autre parmi les éventaires d'un marché de 2015, l'exposition peut donc se déployer. Elle le fait avec une remarquable intelligence. Les commissaires ont mis en évidence le Botticini, comme il se doit restauré. Il occupe tout un panneau, après la présentation historique et le passage dans la petite salle de cinéma, où un film d'une dizaine de minutes retrace l'enquête sur San Pier. Viennent ensuite des œuvres de comparaison. Des Botticini, bien sûr, l'artiste ayant beaucoup produit jusqu'à sa mort en 1497. Certains ont jadis été donnés à Botticelli. Vasari, en 1550, lui attribuait même le retable de San Pier. Il faut dire que l'influence semble évidente. Les «Miracles de San Zenobius» de Botticelli présentés ici le prouvent.

La pharmacie existe toujours!

Mais il y a bien d'autres choses, à commencer par deux dessins préparatoire à l'«Assomption de la Vierge», retrouvés à Stockholm. Des manuscrits de Palmieri. Un portrait posthume de Piero di'Medici par Bronzino. Le grand polyptyque de San Pier, réalisé par Jacopo da Cione en 1373, et qui appartient comme par hasard à la National Gallery. Un paradis, parfaitement orthodoxe lui, de Fra Angelico. Il se voit même, quelque part, les photos de la boutique héritée au XVe siècle par Matteo Palmieri. Elle existe toujours. Après avoir dû déménager en 1936, la Farmacia del Canto alle Rondini se trouve aujourd'hui 83, via Pietrapiana, non loin de la piazza San Pier Maggiore.

Une vraie exposition tous publics, comme on aimerait en voir beaucoup sur ce que les Britanniques appellent "le Continent".

(1) Notez au passage que le couronement de la Vierge n'a aucun fondement biblique...
(2) Elle a été reconstituée au début du XXe siècle, quelques années après l'achat du tableau par la National Gallery. 

Pratique

«Visions of Paradise»: Botticini's Palmeri Altarpiece», National Gallery, Sunley Room, Trafalgar Square, Londres, prolongé jusqu'au 28 mars (au lieu de fermer le 14 février). Tél. 004420 77 47 28 88, site www.nationalgallery.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h.

Photo (National Gallery): Le panneau de Francesco Botticini, dont Londres raconte aujourd'hui l'histoire.

Prochaine chronique le lundi mercredi 10 février. Un sujet frivole, mais à la mode. A la redécouverte du photographe de guerre Gilles Caron.

 

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