Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/La National Gallery montre les autoportraits de Murillo

Crédits: National Gallery, Londres 2018

On n'est pas obligé de sortir l'artillerie lourde. Une exposition ne doit pas forcément viser au quantitatif, comme celle sur les «Couples d'artistes» de Pompidou-Metz dont je vous parlerai bientôt et qui compte près de mille numéros. L'idée du «dossier», lancée il y a bien longtemps par le Louvre (qui l'a depuis hélas abandonnée) me semble excellente. Une institution se penche à la loupe, voire au microscope, sur un sujet minuscule. Elle en fait en quelques œuvres le tour. Le musée a ainsi servi l'histoire de l'art sans fatiguer son public pour autant. 

La National Gallery de Londres dispose d'une grande salle pour ce genre de présentations. Elle se au début du parcours, les manifestations temporaires de luxe (et donc à entrée payante) se déroulant au sous-sol de la nouvelle aile, ajoutée par l'architecte Robert Venturi en 1991. Celle-ci abrite ainsi aujourd'hui un «Monet et l'architecture» pour le moins étrange, dont je vous entretiendrai tout de même sous peu. On a ainsi vu, Room 1, les trois seuls tableaux de chevalet connus de Giovanni da Rimini, qui vivait au XIVe siècle, avec juste un peu de garniture picturale. Il y a quelques mois la NG (comme National Gallery) s'est même permis de présenter la magnifique «Conversion de sainte Marie Madeleine» ultra baroque de Guido Cagnacci, prêtée par un musée de Pasadena, seule. Absolument seule. L'idée a connu un réel succès critique et public.

Londres et New York 

Pour quelques jours encore, la Room 1 propose cette fois les autoportraits de Bartolomé Esteban Murillo (1617-1682). Le Sévillan n'est pas Rembrandt ou Van Gogh. Il ne s'est peint que deux fois, à notre connaissance. Comme son contemporain Nicolas Poussin, du reste. L'un des tableaux appartient depuis 1953 à la NG. L'autre est entré en 2014 à la Frick Collection de New York, qui s'enrichit constamment de pièces maîtresses. Notons que ce second portrait était déjà bien connu. Il a fait partie de la «Galerie espagnole» de Louis-Philippe au Louvre. Cet ensemble fabuleux (il comptait 81 Zurbaran!) a été rendu au roi en exil après la révolution de 1848, puis dispersé à sa mort en 1853 à Londres chez Christie's. Il existait par ailleurs depuis 1682, année où le peintre est mort en tombant d'un échafaudage dans une église, la gravure de cet autoportrait de jeunesse. Elle avait été commandée par son mécène, l'Anversois Nicolas Ozamur, qui ne lui pas acheté moins de 31 tableaux. 

Les deux autoportraits ont en commun de se situer dans un cadre fictif, peint par l'Espagnol qui les traverse d'une main dans sa représentation, montrant de la sorte les vertus illusionnistes de son art. Une pratique que l'on retrouve dans maintes œuvres du XVIIe. La Frick et la NG, coproducteurs de cette exposition de poche (je vous rassure tout de suite, le catalogue de Xavier F. Salomon réussit à être épais) ont par conséquent regroupé les Murillo présentant les mêmes caractéristiques. Il y a deux portraits spectaculaires, aux cadres fictifs exubébants, dont l'un vient de se voir redécouvert. Celui d'Ozamur. Et «Les jeunes filles à la fenêtre». Un fleuron de la National Gallery de Washington qui anticipe d'un siècle et demi les «Mayas» de Goya et de deux cent ans «Le balcon» de Manet. Une fenêtre forme après tout un cadre.

Sur fond noir 

La présentation reste sobre. Un fond noir comme la nuit. C'est mieux qu'à la Frick, à en juger par les photos. Celle-ci avait opté pour une moire violette, genre ceinture d'évêque. L'art espagnol supporte mal le kitsch. Ici, tout va bien. Parfaitement éclairés, les sept tableaux ressortent avec éclat sur les murs. C'est, à tous les sens du terme, un excellent coup de projecteur sur le Sévillan. Un homme pour qui les rétrospectives restent rares. Il faut dire qu'il n'est plus aussi à la mode qu'au XIXe siècle.

Pratique

«Murillo, The Self Portraits», National Gallery, Trafalgar Square, Londres, jusqu'au 21 mai. Tél. 004420 77 47 28 85, site www.nationalgallery.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 21h.

Photo (National Gallery, Londres): L'autoportrait de Londres. Le plus tardif. Fragment.

Prochaine chronique le mardi 15 mai. Religions africaines au MEG genevois.

 

 

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