Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/La duchesse de Devonshire a voulu finir chez Sotheby's

Crédits: Cecil Beaton/Sotheby's

Il existe de la duchesse douairière une sublime photo de Bruce Weber, la montrant octogénaire, en robe du soir de Balmain et bijoux, nourrissant ses poules à la louche. Je ne peux hélas pas vous la reproduire. Sotheby's n'en possède pas les droits. La multinationale n'ose du coup la montrer que sur son site, comme les superbes portraits «à la Gainsborough» (le peintre vedette du XVIIIe siècle britannique) de Norman Parkinson. C'est en effet elle qui dispersera, début mars, le contenu du cottage occupé près du château de Chatsworth par Deborah Mitford, devenue en 1950, à la mort de son beau-père, duchesse de Devonshire. La dame est morte le 24 septembre 2014 à 94 ans. La fin d'une époque. 

Née en 1920, Deborah était la survivante (et la cadette) des six sœurs Mitford, qui ont défrayé la chronique dès le début des années 1930. Je vous la fais courte. L'aînée, Nancy, reste l'une des plus importantes romancières anglaises du XXe siècle. Après avoir épousé l'héritier des bières Guiness, Diana s'était unie à Oswald Mosley, le chef des nazis anglais, ce qui lui a valu de passer la guerre en prison. Fan d'Hitler, Unity avait été intime du Führer avant de se tirer une balle dans la tête en 1939. Jessica, elle, a fait le coup de feu du côté des Républicains espagnols, puis elle a été aux Etats-Unis la compagne de l'avocat juif des Noirs, au temps de la ségrégation raciale. Pamela militait pour les droits des animaux. Restait Deborah, qui fit en 1941 le grand mariage traditionnel, genre «Dowton Abbey».

Un château de 297 pièces 

La suite apparaît nettement moins conventionnelle. Le duc mourut donc en 1950, avant que le trust familial chargé de collecter des biens visés par le fisc entre en fonction. Deborah et son mari durent payer des droits de succession de 70 pour-cent. Il fallait vendre des œuvres d'art et gagner du temps. Le château de Chatsworth, après avoir renoncé par force aux autre demeures familiales, semblait lui-même menacé. Comment faire vivre une maison de 297 pièces au milieu d'un parc kilométrique? Il faut dire que le gouvernement travailliste d'alors voulait la mort de ces domaines. Il s'en est beaucoup démoli à l'époque, sans respect aucun du patrimoine et des poumons verts. 

C'était compter sans Deborah. Pendant que son mari sirotait un peu trop ses whiskies, elle transforma Chatsworth en gigantesque parc d'attraction aristocratique. Des confitures aux pique-nique en passant par les locations pour tournages de films ou «shootings» de mode, elle arrivera finalement à rendre le château rentable en 2003. Le tout en écrivant des chroniques société dans un journal populaire, en s'investissant dans le monde avicole et en participant à toutes les mondanités possibles. Il faut dire que Deborah cousinait avec trois premiers ministres (Anthony Asquith, Winston Churchill, Harold McMillan) et les Kennedy. Une de ses petites filles était le top-model Stella Tennant. Une petite cousine l'actrice Helena Bonham Carter. «Deb'», comme l'appelait les paysans du village, pouvait donc avoir un pied au poulailler et l'autre à Buckingham.

Le mécène de Lucian Freud 

Et puis le duc était mort en 2004, lui qui fut entre autre le mécène du peintre Lucian Freud. Selon la tradition, sa veuve avait fait place nette. Son fils Peregrine et sa femme seraient désormais aux commandes. Elle se retirait dans une petite maison, The Old Vicarage, où elle allait pondre des livres un peu sarcastiques sur l'Angleterre d'hier et surtout d'aujourd'hui. Des ouvrages où elle jouait elle-même le rôle essentiel. C'est là qu'elle s'est éteinte. Son enterrement fut un grand moment chic de l'automne 2014. Le prince Charles lui-même fit le discours. Les journaux tant de droite que de gauche (Deborah était écologiste et anti-multinationales) avaient auparavant raconté la vie de cette excentrique, bien dans la tradition nationale. 

Le contenu entière de la petite maison (enfin, par rapport au château) se verra donc proposé aux enchères le 2 mars par Sotheby's. Il ne faut pas s'attendre à des chefs-d’œuvre. Il y a des bijoux dessinés par feu le duc. Quelques objets victoriens. La collections de disques d'Elvis Presley de la duchesse, dont il était l'idole. Des lettres de Madonna, une admiratrice. Des gravures de Freud, tout de même, dont son épox fut longtemps le mécène. L'ensemble se voit proposé à des estimations modiques. En moyenne quelques milliers de livres.

Exigence testamentaire

Vous me direz sans doute que la famille n'en a pas besoin, maintenant que les choses vont mieux. Effectivement. C'est Deborah elle-même qui a exigé par testament cette dispersion. Fascinée par le feu des enchères, elle y affirme qu'elle fera «une vente amusante». Le chic et la fantaisie britannique (qui font bon ménage sur l'île avec une fascinante vulgarité), c'est bien cela. Il faut hélas craindre que les nouvelles générations ne se révèlent nettement plus conformistes.

Pratique 

Sotheby's, 34-35, New Bond Street, London. Tél. 004420 72 93 50 00, www.sothebys.com Vente le 2 mars à 10h, visites les 27, 28, 29 février et 1er mars.

Photo (Cecil Beaton/Sotheby's): Portrait officiel de la duchesse par Cecil Beaton, vers 1950.

Prochaine chronique le dimanche 7 février. Deux expositions genevoises de type appartement. Je ne vous en dis pas plus.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."