Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/L'époque de Giorgione brille sagement à la Royal Academy

Crédits: Royal Academy, Londres

N'ayez pas peur. Les foules qui se pressaient pour voir «Painting the Modern Garden: Monet to Matisse» à la Royal Academy londonienne sont parties. Plus «blockbuster» que permis, l'exposition a pris fin le 20 avril. Il faudra attendre le 13 juin pour que l'immense galerie du premier étage propose sa «Summer Exhibition 2016», qui reste de nos jours encore l'équivalent du «Salon» parisien des XVIIIe et XIXe siècles. Autant dire que la voie est libre. Vous n'avez qu'à entrer et à monter jusqu'au second étage, où se trouve depuis 1990 la «Sackler Wing», coincée entre la façade du XVIIIe siècle et celle du XIXe. C'est là que se trouve «In the Age of Giorgione». 

Vous l'avez compris. Il s'agit d'une exposition de petite taille. Normal, d'un certain côté. Mort en 1510, sans doute de la peste, le Vénitien avait 32 ans. Si nul ne nie qu'il a révolutionné l'art de peindre dans la Lagune, ses œuvres sûres se comptent sur les doigts d'une main. On ne sait quasi rien d'une vie rapidement devenue mythique. Il était en plus clair que les emprunts se révéleraient difficiles. Castelfranco Veneto, la petite ville où il est né, a donné la rétrospective de référence en 2010. Dresde ou Vienne allaient du coup se défiler. Il faudrait chercher ailleurs, ce qui ne se révèle pas plus mal. Les amateurs vont moins souvent à Budapest ou, a fortiori à San Diego, qui conserve pourtant l'admirable «Terris Portrait» (du nom de son dernier propriétaire), attribuable à Giorgione.

Des mains qui se ressemblent 

Qu'importe les lacunes! Les commissaires Arturo Galansino et Simone Facchinetti ont su tourner autour du sujet. Celui-ci demeure en apparence simple. Il s'agit de montrer la peinture vénitienne des années 1500-1515. Le vieux Giovanni Bellini domine encore la scène. Il mourra, octogénaire, en 1516 (pourquoi du coup ne pas lui avoir dédié l'exposition?). Le vieillard a montré le chemin, en adoucissant les contours de ce que l'art local pouvait posséder d'anguleux. Avec lui, les figures se fondent dans le paysage. Giorgione arrive vers 1500 de la «terre ferme». Il accentue cette impression de naturel, avec des sujets étranges (que représente au fait «La tempête», restée comme de juste à l'Accademia de Venise?). D'ailleurs, il attaque directement la toile ou le panneau de son pinceau. Pas de dessin préparatoire. Le suivent Titien, Sebastiano del Piombo ou Lorenzo Lotto. Le seul problème est de distinguer leurs mains. Les scientifiques se disputent depuis un siècle pour savoir qui a fait quoi. 

Durant ces années, Venise ne reste pas sans attraits pour les étrangers. Léonard de Vinci y séjourne. Albert Dürer accomplit un second séjour de plusieurs années. La cité a toujours connu d'importants apports nordiques. Si Léonard reste absent à la Royal Academy (ses rapports avec la Sérénissime avaient été analysés au Palazzo Grassi, au temps où il appartenait à Fiat), Dürer se montre en revanche présent avec deux portraits, dont celui de Burkhard von Speyer prêté par Elizabeth II. Il y a là quelque chose de très germanique, bien sûr, mais aussi une couleur italienne. Venise constitue bel et bien un creuset.

Parcours thématique 

L'exposition se veut thématique. Après le portrait viennent le paysage, puis les tableaux de dévotion et enfin d'autres effigies, qualifiées d'«allégoriques». Aucune grande toile. L'espace demeure restreint et les organisateurs ont voulu que les œuvres respirent sur des murs repeints de couleurs sombres. La chose limite les choix. Le plus gros morceau doit être le «Jacopo Pesaro présenté par le pape Alexandre VI par saint Pierre» du Titien, prêté par un musée d'Anvers en travaux depuis 2011. Moins de deux mètres de large. Il y a aussi des dessins, notamment de Domenico Campagnola, quelques gravures et une sculpture en marbre de Tullio Lombardo. 

La plupart des pièces présentées sont célèbres. Il ne faut pas s'attendre à des révélations. Tout le monde connaît au moins par la photo «La Vieille» ou ce «Tramonto» de Giorgione, que l'on dit presque réinventé par un restaurateur peu avant son achat par la National Gallery de Londres en 1961. La seule découverte, pour beaucoup, sera Giovanni Cariani (1490-1547). Un homme passant pour un «second couteau». Il y a de lui quelques tableaux fondamentaux, venus de Strasbourg ou sortis d'une collection particulière. Il faut dire qu'on prête plus facilement un Cariani, vu le peu de prestige qui l'entoure. Le Vénitien n'a du reste, à ma connaissance, jamais fait l'objet d'une exposition. Trop peu rentable. Il faut des noms attractifs, sauf peut-être en Italie.

Une exposition très classique 

La critique anglaise a beaucoup aimé «In the Age of Giorgione», qui reste une exposition très classique et très sage. Une exposition sans autre but véritable que de montrer de belles choses. Il faut du reste bien admettre une réalité. Le propos peut difficilement paraître novateur avec un sujet aussi éculé. Mais pourquoi, au fait, toujours raconter des histoires compliquées ou se lancer dans des spéculations intellectuelles n'intéressant au final que leur auteur et le cercle gravitant autour de lui? Ce Giorgione sert à faire plaisir, ce qui n'est après tout pas si mal.

Pratique

«In the Age of Giorgione», Royal Academy, Burlington House, Piccadilly, Londres, jusqu'au 5 juin. Tél. 004420 73 00 80 90, site www.royalacademy.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 22h.

Photo (Royal Academy): "Bacchus et Ariane" de Tullio Lombardo, que les commissaires voient comme un double portrait mythologique.

Prochaine chronique le jeudi 28 avril. Paris et Sèvres se penchent sur la "Céramix" des XXe et XXIe siècles.

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