Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/L'Empire et ses artistes à la Tate Britain. Une affaire délicate

Crédits: Tate Britain

En 1922, avec ses colonies et ses protectorats, l'Angleterre dominait le quart des terres immergées. L'année marquait l'apothéose de l'Empire. La Roche tarpéienne est proche du Capitole, disaient les Romains. Ce conglomérat de pays situés aussi bien en Amérique qu'en Asie ou en Afrique allait se disloquer dès la fin des années 1940, avec l'indépendance de l'Inde. Il n'en subsiste aujourd'hui presque rien sous forme de propriété. Comme pour la France. Avec une différence notable, cependant. C'est le Commonwealth, coiffé par la reine. On se demande à ce propos si la descendance d'Elizabeth II saura garder la force symbolique de cette nouvelle Victoria. 

Le mot «Empire» gène aux entournures depuis plusieurs décennies. Il évoque une conquête brutale et une gestion autoritaire, même si certaines nation se portent encore plus mal depuis la décolonisation à force de guerres ethniques et d'économies déréglées. Mais ça, il ne faut pas le dire. Il faut donc saluer le courage de la Tate Britain, à Londres, pour avoir osé monté «Artist & Empire» (1). Une exposition improbable, que l'on aurait mieux vue dans une autre institution. L'art joue ici un rôle secondaire face à l'histoire. Le lieu se révèle de plus étroit. Les salles temporaires de la Tate offrant toujours le même parcours en sous-sol, il n'y a pas davantage de place pour un empire planétaire que pour Henry Moore ou l'historien d'art Kenneth Clark.

Un propos ambitieux 

Il faut dire que le propos se révèle ambitieux. Avec tout le "politiquement correct" voulu, qui suppose des actes de contrition répétés, le parcours commence au XIIe siècle avec l’absorption de l'Irlande. Un choix dicté par la situation particulière de l'île jusqu'à nos jours. On imagine mal la France parlant de colonies à propos de l'Alsace ou de la Franche-Comté, qui ont pourtant subi le même type d'annexion. Suivent bien plus tard les expéditions scientifiques, du type James Cook, ou les compagnies commerciales, qui grignotent peu à peu les Indes. Il y a aussi un strapontin pour les futurs Etats-Unis, perdus après 1776. Le propre d'un empire est de sans cesse changer de forme. 

Le gros de l'exposition évoque cependant les XVIIIe, XIXe et XXe siècles, avec l'inévitable intervention d'art contemporain par l'Ecossais Andrew Gilbert. Un homme qui se dit obsédé par le passé colonial. Il n'est pas le seul. Beaucoup de ses concitoyens se sentent sous tutelle, comme en témoigne un tout récent référendum "scottish" visant à l'indépendance. La dernière salle se veut également actuelle. «Legacies of Empire» est consacré aux créateurs ayant émergé depuis les années 60 dans les Pays du Commonwealth, ou après leur migration dans l'ex-métropole. Avec l'écho muséal logique. En 1965, «Hills of Gold» d'Avinash Chandra fut la première œuvre d'un Indien contemporain à entrer dans les collections nationales de la Tate.

De Joseph Banks à Lawrence d'Arabie

Mais que voit-on, au fait, dans ce parcours divisés en grands chapitres thématiques comme «Trophies of Empire», «Imperial Heroics» ou «Power Dressing»? Des objets et des tableaux, dont la présence tient de l'illustration d'un discours. Il y a là quelques peintures célèbres, dont le magnifique portrait en pied de l'explorateur Joseph Banks (1771), vêtu d'un manteau maori. Un tableau dû à Benjamin West, qui était Américain et finira par présider la Royal Academy. Ou l'immense toile de George Stubbs montrant deux serviteurs indiens avec un cerf et un léopard. D'autres sortent des réserves, transformées en purgatoires pour œuvres non correctes. J'ignore si le spectaculaire «Les restes d'une armée, Jellalabad, 13 janvier 1842», dont je vous propose la photo, a subi ce sort. Le fait que cette vaste composition soit due à une femme, Elizabeth Butler, devrait tout racheter... 

De beaux objets, devenus au fil du temps non plus ethnographiques mais d'arts premiers, complètent le panorama avec des créations populaires, des drapeaux, des cartes, des photos ou des peintures moins importantes. Certaines consituent des documents, comme le fameux portrait de Lawrence d'Arabie par Augustus John ou celui, plus ancien évidemment, de Clive of India par Francis Hayman. Quelques petites toiles, habiles, rappellent enfin une commande de la reine Victoria, qui voulait chez elle l'image emblématique de tous ses sujets. La série est d'un certain Rudolf Swoboda. Elle incarne les ambiguïtés de la domination britannique. Victoria prit en effet au sérieux son rôle d'impératrice des Indes. Elle s'entoura d'Indiens, dont l'influence fit peur aux politiciens élus. Elle se mit même à l'apprentissage du hindi. Décidément, rien n'est simple...

Notions d'histoire bienvenues 

Bref. L'exposition vaut le détour. Elle implique cependant un minimum de connaissances d'histoire d'Angleterre. Ou alors, il vous faudra lire les cartels jusqu'au bout, et ils se révèlent parfois assez longs. La mise en scène reste hélas très moyenne. Mais il s’agissait ici de réaliser des miracles. 

(1) Je note cependant que le sujet a semblé si chaud que sa responsabilité s'est vue déléguée à quatre commissaires, Alison Smith, David Blayney Brown, Carol Jacobi et Caroline Corbeau-Parsons.

Pratique

«Artist & Empire», Tate Britain, Millbank, Londres, jusqu'au 10 avril. Tél. 0044 20 78 87 88 88, site www.tate.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h. 

Photo (Tate Gallery): «The Remains of an Army, Jellalabad, 13 janvier 1842», d'Elizabeth Butler. Femme de militaire, l'artiste l'a réalisé en 1879.

Prochaine chronique le mercredi 9 mars. Petite visite au Mamco genevois, qui expose Bruno Pélassy. 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."