Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/L'autodestruction du Banksy suscite des questions gênantes

Crédits: Instagram

Je m'étais juré que je ne vous en parlerais pas. A quoi bon? L'auto-destruction d'un tableau de Banksy à l'issue de sa vente chez Sotheby's à Londres a été l'affaire médiatique du week-end, les 6 et 7 octobre. A un certain moment, le nombre de vues sur Instagram avait déjà dépassé le six millions. Il y avait eu 1 640 904 personne pour aimer, vu que les réseaux sociaux ne permettent guère de détester. L'artiste anonyme a revendiqué l'acte depuis, ce qui a déclenché de nouvelles curiosités. Une affaire gérée de maître, et pas de maître de la grande peinture! 

Pour la plupart des médias, l'affaire en reste là (1). Le grand public, lui, voit en Banksy une sorte de Robin des Bois du monde de l'art. L'homme qui nargue ceux qui ont trop d'argent. Pas besoin de creuser. Béatrice de Rochebouet l'a fait, elle, pour un «décryptage» du «Figaro». La dame passe pour ne pas être facile. Cela ne me regarde pas. Ici, elle a fait un beau boulot d'enquête en posant les bonnes questions. Des demandes d'autant plus gênantes que les réponses se révèlent soit difficiles à donner, soit particulièrement compromettantes.

Un as du marketing 

Je vous rappelle en deux mots l'affaire. Une petite fille avec un ballon rouge était en vente chez Sotheby's. La vacation se déroulait au moment où la Frieze a lieu dans la capitale anglaise, attirant les acheteurs tant du contemporain que d'un art plus classique. Il n'y a pas de hasard. A peine le prix de 1 350 000 francs (je traduis) était-il tombé qu'un mécanisme s'enclenchait, venu du cadre. Une broyeuse détruisait l’œuvre sous l’œil affolé ou amusé des spectateurs. Une vraie scène de cinéma. 

C'est bien cela qui trouble en y repensant. Banksy est pour le moins «un as du marketing, faute d'être un grand artiste.» Opinion d'un expert en art contemporain (anonyme, lui aussi) cité par Béatrice. Je rappelle que le grand public britannique ne pense pas de même. Un Bansky a été classé comme son œuvre favorite en juillet 2017 dans un référendum où figuraient toutes les gloires de la peinture britannique depuis Gainsborough au XVIIIe siècle. Je vous en avais d'ailleurs parlé. C'est ce qui explique d'ailleurs aujourd'hui l'étonnement des spécialistes. Les simples impressions de Banksy se vendent de plus en plus cher. Non signées, elles valent dans les 30 000 francs. Paraphées, elle atteignent les 110 000. Un comble pour un créateur en principe masqué!

Qui a filmé? 

Tout d'abord la vidéo. Comment un film aussi parfait a-t-il pu de voir tourné? Il fallait que son auteur soit dans la salle, ce qui suppose qu'il avait obtenu un panel après avoir décliné son identité et ses références bancaires. S'il savait ce qui allait se passer, c'est qu'il est complice. La chose suppose, comme beaucoup le pensent, que Bansky dispose aujourd'hui d'une véritable équipe. Béatrice a d'ailleurs noté que le tableau, mal mis en valeurs lors des journées de visite à Bond Street, était placé juste où il faut «sous l'enseigne de Sotheby's pour se trouver dans le champ de toutes les caméras, appareils photo et Iphones.» D'où une impression de coup monté, dans lequel la maison de ventes aux enchères jouerait un rôle pour le moins ambigu. L'acheteur existe-t-il vraiment?

Le vendeur pose aussi problème. Il aurait acquis l'oeuvre «directement auprès de l'artiste» (qu'il connaissait donc) en 2006. Une chose semble sûre. «Le mécanisme de destruction n'a pu être mis en place qu'après.» Mais quand? Et par qui? Et puis comment se fait-il que Sotheby's, qui donne en principe aux personnes intéressées un «rapport de conditions» n'ait pas décadré l’œuvre? Parce que l'artiste aurait «refusé de l'enlever», répond la maison. Mais comment s'est-il manifesté? Nouveau mystère même si d'aucuns doivent bien avoir son adresse mail. Cela signifie du coup aussi que le mécanisme a échappé à tous les contrôles de sécurité, en principe appliqués chez Sotheby's. «Autant dire qu'on pourrait y faire entrer n'importe quel explosif», relève «un pilier des lieux», lui aussi laissé sans nom par la journaliste.

Une cote qui embrarasse l'autre marché

Mais ce qui dérange le plus les experts, que Banksy dérange dans la mesure où il n'appartient pas à l'art officiel des musées, c'est je vous le rappelle la cote. Surtout pour des impressions. «Avec lui, le rapport entre l'original et les produits dérivés a totalement changé», observe le marchand Arnaud Oliveux, nommé lui par Béatrice de Rochebouet. «Les gens accordent désormais autant de valeur aux éditions qu'aux œuvres originales. C'est devenu un phénomène en terme financier.» Le public achèterait donc aujourd'hui pour consommer «sans regarder le produit.» Une attitude qui me semble cela dit très actuelle. Des galeries comme celles de la chaîne Bel-Air, proposent des images à la mode ou des sculptures bling-bling. Si Béatrice assure d'emblée qu'il y a là de quoi "donner des frissons à l'ancienne génération des collectionneurs, les vrais, ceux qui ont cru à leur flair pour acheter avec leurs yeux et non pas avec les oreilles", je dirais plutôt qu'il existe comme toujours différents marchés. Rembrandt, Picasso, Basquiat et Banksy ne s'adressent pas au même public, même si galeristes et foires actuels pratiquent joyeusement le mélange des genres.

(1) Ils ont déjà récemment fait tout un plat sur des Banksy apparus sur des murs de la banlieue parisienne.

Photo (Instagram): La destruction chez Sotheby's.

Texte intercalaire.

 

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