Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/L'Allemagne en 600 objets symboles

Une Coccinelle stationne au pied des escaliers montant aux salles d'exposition, dans la cour du British Museum. Il ne s'agit bien sûr pas d'une Bête à Bon Dieu, mais d'une automobile comme les Allemands en produisirent des millions, à l'intention des gens modestes. La Volkswagen, ou voiture du peuple, dont l'exemplaire montré à Londres semble tardif (la vitre arrière est faite d'une seule pièce, et non de deux), fait ici l'effet d'une affiche en 3D. Elle annonce un gros effort du musée. "Allemagne, Mémoires d'une nation" entend raconter l'histoire d'un pays de la Renaissance à nos jours en 600 objets. 

Tout a commencé par une série à la radio. Ancien journaliste, ex-directeur de la National Gallery et actuelle tête du British, Neil McGregor a entrepris de raconter sur BBC Radio4 l'histoire d'un pays divisé entre "humanisme" et "autoritarisme". Les quatre émissions ont connu un succès foudroyant, d'où l'actuelle manifestation. Une exposition montée en grande partie avec des pièces sorties des réserves du musée ou de son annexe Waddesdon Manor. Un château campagnard des Rothschild, bourré des chefs-d’œuvre, dont ceux de l'orfèvrerie germanique.

Manque de place

La place dévolue à l'ensemble reste limitée. Les nouvelles salles Sainsbury abritent aujourd'hui les Ming. Un paradoxe. Les Ming se se voient étudiés sur cinquante ans (1400-1450), alors que l'espace rond abritant l'Allemagne, nettement plus petit, conduit le public de 1400 à 2014. D'où une impression de resserrement au mieux. D'entassement au pire. Il a fallu faire passer un éléphant par le trou d'une aiguille. Le moindre recoin s'est vu utilisé, en trouvant si possible quelques centimètres carrés pour les cartels explicatifs. Comme le dit bien Mark Hudson dans sa critique dévastatrice d'"Allemagne, Mémoires d'une nation" dans "The Telegraph" (si défavorable qu'un autre article, plus positif, a paru dans le même journal sous une autre plume quelques jours plus tard!), "tout se voit ici simplifié à outrance ou alors compliqué à l'excès." 

Il faut dire que rien ne se révèle évident avec le pays de Goethe, de Kant, de Luther et d'Hitler (même si ce dernier était en fait Autrichien)! La géographie, pour commencer. Les frontières de cette nation, qui resta longtemps un conglomérat de principautés, d'évêchés, de villes libres et de ligues, apparaissent floues. Elles sont restées mouvantes jusqu'à nos jours. Le British s'attarde ainsi (un peu longuement, vu le manque de place) sur Strasbourg, Bâle, Prague ou Königsberg, qui ont à un certain moment quitté l'Empire, d'une manière parfois douloureuse. Il fallait aussi aborder la réunification d'après 1989. Un quart de siècle déjà... Toute une génération n'a donc pas connu la partition du pays, que leurs parents croyaient faite pour toujours en 1945.

Du rococo au Bauhaus 

La plus grande difficulté restait cependant de trouver des objets et des tableaux à même de visualiser les propos. Il y a quelques prêts spectaculaires. Le fameux portrait de Goethe, à demi couché dans la campagne romaine, a accompli le voyage depuis Francfort. La National Gallery a envoyé, de bien moins loin, ses Holbein. Un Friedrich ultra-romantique a traversé la Manche. Difficile pourtant de faire sens avec ce qui peut apparaître comme un fatras de luxe. L'Allemagne est le pays des contradictions. La vitrine consacrée à la porcelaine de Meissen, avec un stupéfiant rhinocéros blanc rococo, ne peut que se heurter à celle vouée au Bauhaus, deux mètres plus loin. C'est l'excès contraire, comme si l'Allemagne ne pouvait jamais se situer dans la moyenne. 

Il fallait bien sûr parler du nazisme et de la guerre. Une porte de Buchenwald a été choisie parce que le camp se situait près de Weimar, ville de culture. La dénonciation est dure. C'est le devoir de mémoire. Normal, puisque celle-ci figure dans le titre de l'exposition. La chose aboutit curieusement à une gêne. L'amnésie reste partielle au British Museum. Le public a l'impression que les bombes de 1945 sont tombées toutes seules du ciel. Il est gênant de citer Dresde (deux fois plus de morts en une nuit qu'à Hiroshima) sans dire que le bombardement était anglais. Il s'agissait ici de tuer, comme de détruite "la Florence du Nord". Il aurait fallu oser le dire...

Mais de quoi a-t-on parlé?

Et puis d'un coup, c'est fini! Le parcours, où Wagner, les Nibelungen, Frédéric II de Prusse, les banquier Fugger, Dürer ou Paul Klee ont fait de la figuration, s'interrompt. Le visiteur se retrouve dans le "shop", si important dans les musées britanniques. La tête lui tourne un peu. Qu'aura-t-il appris, s'il ne savait pas déjà presque tout au départ? N'aurait-il pas mieux fait de simplement regarder les œuvres, ici prisonnières d'un discours? Tout cela le ramène à la fonction même de l'institution encyclopédique, fondée dans les années 1750. S'agit-il avec le British Museum d'un musée d'art, d'histoire, et comment peut-on éventuellement (ré)concilier les deux?

Pratique

"Germany, memories of a nation"; British Museum, Great Russell Street, Londres, jusqu'au 25 janvier 2015. Tél. 004420 73 23 82 99, site www.britishmuseum.org Ouvert tous les jours de 10h à 17h30, le vendredi jusqu'à 20h30. Photo (British Museum): L'affiche, qui juxtapose le rhinocéros géant en porcelaine et Meissen et une Volkswagen.

Prochaine chronique le mercredi 10 décembre. Visite au château de Nyon, qui expose de la porcelaine cassée et recollée...

 

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