Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES I / L'héritage baroque de Sir Denis Mahon

L'extraordinaire «Enlèvement d'Europe» de Guido Reni, avec sa draperie rose vif. La magnifique «Chute de Phaéton» de Johann Liss, où les tissus sont noirs en signe de deuil. Il pendait ainsi, depuis une dizaine d'années à la National Gallery de Londres, le meilleur des 25 tableaux italiens du XVIIe siècle prêtés par le Mahon Trust. Depuis fin février, le cartel les accompagnant a juste changé à la fin. Il s'agit aujourd'hui de dons. «New acquisition», peut lire le visiteur sur une grosse étiquette posée chaque fois à côté.

Mais qu'est-ce que le Mahon Trust? Une fondation créée par un homme disparu à 100 ans en 2011. Sir Denis Mahon était un monument de l'histoire de l'art. Héritier de la banque Guiness-Mahon, fondée par son oncle, il avait dédié toute son existence à la peinture baroque, avant tout bolonaise. Nonagénaire, il y travaillait encore d’arrache-pied. C'est à lui qu'on devait, il y a quelques années à peine, la découverte d'un important Caravage et celle de «L'entrée de Titus à Jérusalem» de Nicolas Poussin, aujourd'hui au musée... de Jérusalem.

Un homme très accessible

«C'était un homme extraordinairement accessible», se souvient un marchand parisien. «J'étais alors tout jeune. Je débutais. J'ai un jour trouvé un dessin que je pensais du Guerchin, l'artiste favori de Mahon. Je lui ai écrit, à tout hasard. Par retour du courrier, il m'a donné sa réponse, favorable, et m'a encouragé à persévérer dans mon métier.» Un avis partagé par un ex-conservateur de musée helvétique. «C'était si facile d'entrer en contact avec lui! Tout l'intéressait, dès que la chose était liée à sa passion.» Une attitude qu'on retrouve en France chez Pierre Rosenberg, ancien directeur du Louvre.

Les choses n'avaient cependant pas été faciles pour ce gentleman à la fois pétillant et drôle. Depuis les avis puritains de John Ruskin vers 1880 (un monsieur à gros problèmes sexuels qui multipliait les ukases), l'art religieux baroque, trop sensuel, trahissait la foi. Il était vulgaire et facile. Après ses études, Mahon était entré au début des années 1930 à la National Gallery de Londres (NG) avec le statut d'«honoraire». Comprenez par là que ce monsieur éduqué à Eton, puis à Oxford, ne touchait aucuns salaire. Idem quand il  yreviendra comme «trustee» entre 1957 et 1973. Le musée refusera alors de lui racheter, à prix coûtant, un chef-d’œuvre du Guerchin. Seuls, les historiens Sacherell Sitwell et Tancred Borenius, aux noms admirables, croyaient alors à l'importance d'une telle œuvre

Collectionner pour les musées

Mahon, qui avait acheté son premier tableau pour 120 livres en 1934 (une grosse somme à l'époque, où une famille pouvait vivre un an avec la moitié), prit alors la décision de sa vie. Il bâtirait une importante collection. Elle se verrait distribuée aux institutions britanniques, lorsque celles-ci réaliseraient enfin l'importance de l'art baroque italien. L'expert mettrait au maximum 2000 livres par tableau. Moins pour les dessins. Au fil des décennies, l'ensemble devint célèbre. Il n'en sortit que deux tableaux (Annibal Carrache, Poussin) afin de régler des problèmes fiscaux.

L'âge venait. Au début des années 2000, Sir Denis a donc procédé au partage. Londres reçut 25 toiles, l'Ashmolean d'Oxford 12, la National Gallery d'Edimbourg 8, le Fitzwilliam Museum de Cambridge 6, le Barber Institute de Birmingham 3 et Leeds 1. Notons que tout ne restait pas en Angleterre. Mahon fit des dépôts à Bologne, ce qui peut sembler logique, et surtout à Dublin, d'où venait la banque Guiness-Mahon. La National Gallery of Ireland reçut en outre ses énormes archives et sa bibliothèque en 2010. Mahon avait donc alors 100 ans.

Cent millions de livres 

Et puis l'homme a fini par s'en aller. Après environ dix ans de dépôt, en 2013, son trust a pu vérifier que les choses se passaient bien. Il a donné les œuvres en février. Des œuvres dont la valeur actuelle, pour la seule partie anglaise (Dublin et Bologne ne se voient pas comptés) se voit estimée officiellement à 100 millions de livres (selon «The Guardian» et la BBC). Un chiffre donné à la louche. En fait, nul n'en sait rien. Et comme toujours, il faudrait une vente très étirée dans le temps pour arriver à cette somme.

De vente, justement, Sir Denis n'en voulait pas. L'homme, qui refusait toute salle à son nom, a posé trois conditions. D'abord, il faut que les tableaux soient montrés en permanence au public. Ensuite que l'institution n'en cède aucun. Les musées anglais concernés ont enfin l'interdiction de faire payer une entrée aux visiteurs.Comme beaucoup de gens très «establishment» (et contrairement à ce que pensent certains travaillistes...), il croyait que les gens avaient doit à une libre culture. Que se passera-t-il, en cas de contravention? Eh bien, le Tust, qui n'est pas dissous, redeviendrait de facto propriétaire pour défaut d'exécution. Voilà qui devrait rendre les musées (qui ne sont pas d'Etat, même s'ils reçoivent des subventions) prudents... Photo (DR) Sir Denis à la National Gallery. Derrière lui, "L'Enlèvement d'Europe" de Guido Reni, peint vers 1630 pour un roi de Pologne.

Prochaine chronique le dimanche 15 septembre. Londres toujours. La Tate Britain ré-accroche. A la découverte de la peinture anglaise d'hier et d'aujourd'hui.

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