Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES / Buckingham fête les premiers rois George

A chacun ses anniversaires. Genève fête les 200 ans de son entrée dans la Confédération suisse. Le monde occidental célèbre les 100 ans de la Guerre de 1914. L'Angleterre, ou du moins Buckingham, rappelle pour sa part 1714. Il y a trois siècles en effet, les Hanovre succédaient sur le trône aux Stuart, après d'innombrables acrobaties à la fois familiales et religieuses. L'actuelle exposition de la Queen's Gallery est obligée de simplifier les choses dans ses panneaux explicatifs. Il y a aurait eu de quoi tourner un feuilleton à épisodes multiples intitulé "Dynasty", si le mot n'avait pas déjà été utilisé par la TV dans les années 1980. 

Je vais donc fortement vous résumer les choses. En 1685 mourait Charles II. Catholique, son frère Jacques lui succéda, entraînant ainsi la "Glorieuse Révolution" de 1688. Comme dans Shakespeare, l'infortuné monarque fut détrôné au profit de sa propre fille. Mary régna en compagnie de son Hollandais de mari, William. On ne sait s'ils furent heureux, mais ils n'eurent pas d'enfant, tout comme Anne, qui leur succéda en 1702. Cette dernière n'avait pourtant pas ménagé ses efforts. Dix-sept grossesses...

Un souverain venu d'Allemagne 

Le Parlement, qui prenait de la bouteille, décida donc que la couronne irait au plus proche parent protestant d'Anne. C'était Sophie de Hanovre, petite-fille de Jacques Ier, disparu en 1625. Une intellectuelle brillante, mais hélas très âgée. Elle perdit la course contre la mort en 1714. Anne lui survécut de deux mois. George, le fils de Sophie, se vit ainsi reconnu roi d'Angleterre et d'Ecosse. Il n'avait plus qu'à franchir la Manche, mais sans son épouse. Cette dernière était emprisonnée en Allemagne pour adultère, ce qui faisait un peu désordre pour un changement aussi royal. 

L'actuelle exposition commence ainsi, dans l'extravagant bâtiment néo-grec inauguré en 2000 par sa descendante Elizabeth II. Elle se termine avec le trépas de George II en 1760. L'Histoire aura été bien chargée entre-temps. Aux brouilles récurrentes entre parents et enfants, aux guerres sur le Continent se seront ajoutées les tentatives de reconquête des Stuart, aidés par les Français. Elles ne cesseront qu'après la bataille de Culloden, en 1746, où les catholiques furent mis en pièces. L'expression ne constitue pas une image. La dureté de la répression émut l'Europe entière.

Documents et objets d'art 

Comment illustrer le propos avec "The First Georgians"? Le commissaire de la manifestation Desmond Shawe-Taylor, s'appuyant sur les seules collections royales, a opté pour un double parti. Les deux première salles restent historiques. Il y a documents et portraits, dont trois des onze pastels du Genevois Liotard conservés dans un état admirable à Buckingham. La suite est consacrée à ce que l'on appelle, en anglais, le "patronage". Comprenez par là qu'il s'agit des œuvres commandées par la Cour ou acquises par ses membres, dont le plus actif se montra le prince de Galles Frédérick, mort en 1751 avant d'avoir régné. Un homme de goût, mais un adversaire politique de son père George II. A son décès, ce dernier dira du reste, "J'ai perdu mon fils aîné et j'en suis heureux." 

George Ier possédait un certain sens du faste, ce que prouvent de somptueux meubles entièrement dorés.En dépit de sa réputation d'avarice, George II déliait parfois les cordons de sa bourse. Sa femme Caroline (un mariage d'amour!) soutenait par ailleurs les Lumières. Les deux grandes halles de la Queen's Gallery regorgent ainsi de tableaux tous plus importants les uns que les autres. Le visiteur va de Canaletto (qui vécut huit ans à Londres) à Holbein, en passant par Téniers et Van Dyck. Pour dire la richesse des collections de la Couronne, le public peut découvrir un immense portrait équestre de Rubens passant jusqu'ici pour une copie...

Des achats parfois récents

Parmi les 300 pièces de cette exposition unanimement louée par la presse britannique, il n'y a bien sûr pas que des meubles et des peintures. Les vitrines regorgent de porcelaines, d'argenteries, de miniatures, de boîtes en or, d'armes et de bijoux. Précisons que tous n'ont pas été acquis par les premiers Hanovre. Certains reflètent leur temps, comme le merveilleux portrait de l'acteur David Garrick et de sa femme par Hogarth. Il y a ainsi des achats effectués au XXe siècle par la reine Mary (épouse de George V), la reine mère (morte à 101 ans en 2002) ou pour le compte d'Elizabeth II. Intelligemment, ceux-ci se concentrent sur les documents historiques ou les pièces sorties, pour une raison ou une autre, des collections royales, qui restèrent un domaine purement privé jusque vers 1940. 

Le tout est astiqué. Pomponné. Rutilant. Doré. Le Royal Trust est connu pour son efficacité scientifique et la qualité de sa gestion. La présentation est somptueuse. Le catalogue intelligent et bon marché, comme le prix d'entrée. Bref. Une révélation.

Pratique

"The First Georgians", Buckingham Palace, Birdcage Walk, Londres, jusqu'au 12 octobre. Tél. 0044 20 7 66 73 01, site www.royalcollection.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 17h30. Attendez vous à une fouille en règle. Photo (Royal Trust): La famille de George II par le Genevois Barthélémy Du Pan. Un tableau gigantesque.

Prochaine chronique le samedi 2 août. Establishment britannique encore, vu l'imminence de la clôture de l'exposition. La Tate Britain rend hommage à Kenneth Clark héritier, collectionneur, mécène, homme de TV et directeur de musée. Passionnant!

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