Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/Bruegel l'Ancien rencontre Botticelli à la Courtauld Gallery

Crédits: Courtauld Gallery

Vous ne fréquentez peut-être pas le lieu. Vous avez tort. D'abord, la Courtauld Gallery loge dans un bâtiment magnifique. Somerset House a été bâti à la fin du XVIIIe siècle sur le Strand londonien par l'architecte William Chambers. De gigantesques agrandissements, sous Victoria, ont transformé l'édifice en quadrilatère, avec une cour centrale servant de patinoire en hiver. La partie ancienne, donnant sur la rue, loge un musée depuis 1989. Juste retour des choses. A l'origine, elle abritait la Royal Academy et le Salon, qui ont émigré au XIXe siècle sur Piccadilly. 

Si la Gallery se nomme Courtauld, c'est pour de bonnes raisons. Elle porte le nom d'industriels, richissimes bien entendu. Les Courtauld (inutile de vous tordre la bouche dans tous les sens pour prononcer leur nom avec le bon accent) sont d'origine française. Protestants, ils ont émigré sous Louis XIV. Les premières générations se firent une belle réputation de fabricants d'argenterie. La famille bifurqua ensuite vers le textile. Samuel (1876-1947) se découvrit un goût pour la peinture. Les impressionnistes, surtout. Il acquit ainsi des toiles aussi iconiques que «La loge» de Renoir (1874) ou «Un bar aux Folies-Bergères» de Manet (1882).

Un institut et un musée 

Samuel Courtauld était un mécène. Un vrai. Il fonda en 1932 un institut (portant tout de même son nom). Il s'agit aujourd'hui d'un des meilleurs collèges où s'enseigne l'histoire de l'art, avec une bibliothèque magnifique. Peu à peu, le collectionneur donna des tableaux à ce qui était presque devenu le préféré de ses enfants. A sa mort, en 1947, il lui légua nombre de chefs-d’œuvre allant de Cézanne à Lautrec, en passant par Van Gogh. La graine était semée. D'autres amateurs prirent sa relève. Le comte Seilern dota ainsi le jeune musée d'un nombre considérable de Rubens et de panneaux italiens de la Renaissance. Les choses ont continué jusqu'à aujourd'hui, même si nombre des toiles du XXe siècle ornant le second étage (de Malévich à Kandinsky) constituent encore des prêts. 

L'Institut et Galerie Courtauld a longtemps résidé 20, Portman Square. En 1989, l'entité a rejoint Somerset House, où le musée lui-même occupe quatre étages. L'entresol est de création toute récente. Dû également au mécénat, il sert de cabinet des dessins ou des gravures. Un lieu d'exposition temporaire supplémentaire pour une institution organisant régulièrement de petites manifestations, consacrées à l'art classique. L'avant-garde, c'est ici de l'autre côté de la Tamise, à la Hayward Gallery ou à la Tate Modern. Le décor du Courtauld reste en effet celui des années 1770-1790, avec des stucs néo-classiques aux couleurs de dragée.

Grisailles et dessins 

Si je vous tout cela, c'est parce que le Courtauld propose en ce moment trois présentations. La première est celle des grisailles de Bruegel l'Ancien, mort en 1569. Il n'en subsiste que trois jugées authentiques. Celle de la Frick Collection de New York («Trois soldats») et celle d'Upton House («La mort de la Vierge») ont rejoint «le Christ et la femme adultère» du Courtauld. Il s'agit d'une exposition dossier, avec des gravures et des copies anciennes. L'une d'entre elles a été brossée en Italie. Le cardinal Borromée de Milan a retourné à la famille Bruegel son cadeau, «La femme adultère». C'était trop beau pour lui. Inacceptable. Mais il en a fait faire un double. Il y a aussi aux murs des pièces d'attribution incertaine. Il faut dire que Brueghel le Jeune (il y a un «h» pour les autres membres de la tribu) a passé sa vie à reproduire les œuvres de son père. 

Bruegel toujours, au cabinet des dessins. Il s'agit cette fois d'une interrogation sur l'autographie des feuilles entrées sous ce nom dans ses collections. Comme pour Rembrandt, les attributions ont fondu à la fin du XXe siècle. Il ne subsiste ici plus que deux dessins jugés authentique sur une vingtaine. Cela ne signifie pas que les autres soient d'horribles faux, même si, à la fin du XVIe siècle, Jacob Savery a produit des pièces magnifiques avec des dates et des signatures mensongères. Plus connu, son frère Roelandt a aussi donné dans le genre. Ce serait lui l'auteur des ex-Bruegel un temps classés sous le nom-valise de «Maître des paysages de montagne». Ces corrections n'enlèvent aucune qualité aux feuilles, qui relèvent finalement d'un genre devenu à la mode vers 1560.

Dante selon Botticelli 

Le dernier étage accueille enfin Botticelli. Pas le peintre des madones florentines, mais l'illustrateur de Dante. A la fin du XVe siècle, l'artiste s'est attaqué au «Paradis», à «L'Enfer» et au «Purgatoire». Un cycle inachevé. Certains sujets demeurent à peine esquissés à la plume. Jusqu'en 1882, ces dessins se trouvaient à Hamilton Palace, qui abritait par ailleurs d'innombrables trésors, dont des manuscrits médiévaux présentés avec les Botticelli. Les énormes dettes du duc James obligèrent alors à une vente généralisée. Berlin arriva avant Londres, emportant le morceau, pour ce qui est de la bibliothèque. Ne cherchez pas Hamilton Palace sur une carte. Ce chef-d’œuvre du XVIIIe siècle a été démoli en 1927. 

Ces trois mini expositions se complètent admirablement. Elle n'empêchent pas la visite des collections, dont la section la plus ancienne échappe un peu aux regards, dans un coin du rez-de-chaussée. Ne vous imaginez cependant pas rester seuls. Ce musée intime (surtout comparé au British Museum et au Victoria & Albert...) constitue un lieu élégant, mais bien fréquenté.

Pratique

«Bruegel in black and white», jusqu'au 8 mai, «Bruegel not Bruegel?», jusqu'au 17 avril, «Botticelli ans Treasures from the Hamilton Collection», jusqu'au 15 mai. Courtauld Gallery, Somerset House, Strand, Londres. Tél.0044 20 78 48 25 26, site www.courtauld.ac.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h.

Photo (Courtalud Gallery): "Le Christ et la femme adultère" de Bruegel l'Ancien, dont le visiteur peut par ailleurs découvrir de nombreuses copies anciennes.

Prochaine chronique le lundi 21 mars. Le Palazzo Reale de Milan se penche sur le symbolisme.

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