Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/ Alexander McQueen au Victoria and Albert

A l'heure où deux magasins sur trois se révèlent des boutiques de fringues, il existe bien sûr un monde de la mode. Celui-ci constitue cependant depuis des années un univers fermé sur lui-même. Tous les hommes et toutes les femmes ne sont pas devenus des «fashionistas». Je n'en veux qu'une preuve. Lorsque la nouvelle du suicide d'Alexander McQueen est tombée, en février 2010, dans la rédaction où je travaillais alors, ce n'était pas un sujet. A peine un fait divers. Ou alors «de société». Le couturier londonien s'était pendu quelques jours après la mort de sa mère. Enquêtons donc sur les rapports mère-fils! 

C'était mal prendre la température. En 2011, tandis que la maison McQueen (aujourd'hui dirigée par Sarah Burton) poursuivait son essor, New York subissait un premier choc. Montée par le Metropolitan Museum of Art, ce qui n'était tout de même pas rien, la rétrospective «Savage Beauty» battait des records de fréquentation. Dédiée à la courte carrière de McQueen (actif de 1992 à 2010), elle attirait 661.509 visiteurs. L'attente moyenne, avant d'entrer, était de quatre heures. Du jamais vu au «Met» depuis Toutankhamon, ou presque.

Cabinet de curiosités et ossements humains

Londres se devait de prendre le relais. Il lui aura fallu du temps. L'exposition «Savage Beauty» a débarqué il y a quelques semaines à peine au Victoria & Albert Museum. Elle accueille paradoxalement moins de visiteurs, même si 70.000 billets ont été vendus avant l'ouverture au public. J'y suis en tout cas entré sans mal un vendredi soir, après avoir fait le pied de grue cinq minutes. Et je ne me suis pas retrouvé écrasé par la foule, comme quand le même musée présentait, il y a deux ans, les plus spectaculaires costumes hollywoodiens. 

Du spectacle, il y en a pourtant dans ce qui constitue une version élargie et surtout mise en scène du «Savage Beauty» américain. «Il faut donner de l'extravagance», disait McQueen. Il y en a aussi ici dans le décor, ce qui ne semble pas avoir été le cas au «Met». Le parcours se décline du coup dans des ambiances successives, placées sur le signe du romantisme. Un incroyable «Cabinet des curiosités», conçu sur plusieurs étages avec une orgie de sons et d'images, succède à une reconstitution d’atelier d'usine, à un «lobby» d'hôtel chic des années 1940 ou une grotte formée d'ossements humains (moulés, bien sûr!) Comme chacun le sait, le romantisme britannique peut se prouver très noir...

Une formation de tailleur 

Au milieu de cette surabondance, qui confie parfois au fatras, les robes de McQueen (qui donna aussi des collections pour hommes de 2002 à 2010) ne donnent pas dans la sobriété. Sauf au début. Sixième enfant d'un chauffeur de taxi, Lee McQueen (Alexander, plus chic, est venu ensuite) a en effet été placé comme apprenti chez Anderson & Shepard, l'un des tailleurs les plus réputés de Savile Row. Une formation qui lui a beaucoup plu. «Avant de déconstruire une robe, il faut savoir la construire.» Il avait donc une base solide en intégrant la fameuse Saint Martin School, où son défilé de promotion de 1992 sera acheté par la «fashionista» Isabella Blow. Une dame qui lui servira de «pygmalionne» un brin encombrante. 

Tout ira ensuite très vite, ce qui permet à la commissaire Claire Wilcox de mêler les défilés selon les humeurs qu'elle leur prête. McQueen va diriger en 1996 à Paris la maison Givenchy, dans un style très différent de celui que lui avait conféré le grand Hubert. Il fondera à Londres a propre maison en 2002, avec l'appui financier de Kering. Alcoolique, dépressif, McQueen devra dès lors créer et gérer en même temps. Une firme de couture a besoin de parfums et d'objets pour vivre. Alexander lancera un sac, qu'il voudra indémodable. Le «Novak», comme Kim Novak (1) devait à ses yeux constituer le pendant anglais du «Kelly» ou du «Birkin» d'Hermès.

Plumes, poney et crocodile 

Cette touche de sobriété venait équilibrer (outre les comptes) des tenues de plus en plus folles. Les tissus imprimés d'après des tableaux de primitifs flamands s'y greffaient sur des débauches de plumes, des chapeaux outranciers (conçus par Philip Treacy), des chaussures à plates-formes importables et des maquillages démentiels. Chaque défilé devenait un spectacle total. Il se trouvait toujours de riches «fans» pour acheter des choses avec des têtes de crocodile empaillées en guide d’épaulettes ou des broderies pailletées sur un fourreau en peau de poney rose. Il y a volontiers un aspect animal chez McQueen, passionné à ce qu'on nous dit par la nature. 

Tout cela donne quelque chose d'épuisant. Passé le «Cabinet des curiosités», le visiteur sent son regard vriller dans le vide. Il comprend néanmoins qu'il se trouve ici face à une œuvre, avec ce que cela suppose d'ambition. Un sentiment qui n'existe pas (ou peu) pour la rétrospective Jean-Paul Gaultier parisienne du Grand Palais. Il y a là moins de défis aux convenances qu'une volonté d'art pour l'art. Et tant pis si marcher avec les souliers imaginés par McQueen doit être un supplice! 

(1) La blonde de «Sueurs froides» Hitchcock.

Pratique

«Alexander McQueen, Savage Beauty», Victoria & Albert Museum, Cromwell Road, Londres, jusqu'au 2 août. Tél. 004420 79 42 20 00, site www.vam.ac.uk Ouvert tous les jours de 10h à 17h45, le vendredi jusqu'à 22h. Photo (V&A): La robe de cygne noir qui fait l'affiche de "Savage Beauty".

Prochaine chronique le samedi 16 mai. Le Douanier Rousseau est au Palais des Doges de Venise.

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