Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES/Alberto Giacometti portraitiste, une "pure présence"

C'est moins le sujet que le lieu qui étonne. Pourquoi Alberto Giacometti à la National Portrait Gallery de Londres? Bien sûr, l'exposition ne comprend que des portraits, ce qui constitue paraît-il une première pour le Grison. Il y en a ainsi soixante entre les bronzes, les tableaux, les dessins et les estampes. Mais pour quelle raison l'exposition ne se déroule-t-elle pas à la Royal Academy ou à la Tate Modern? 

Contrairement à Auguste Rodin, Giacometti n'a en effet eu que peu de modèles et de collectionneurs anglais. Ceux-ci s'intéressaient davantage à Henry Moore, ce qui peut sembler logique, ou à Barbara Hepworth, récemment honorée par une bonne rétrospective à la Tate Britain. Il n'y a en fait que deux grandes exceptions. La première est celle d'Isabel Nicholas, qui fut le modèle et la compagne épisodique du Suisse dans les Paris des années 1930 et 1940. Les amateurs d'art la connaisssent aussi sous le nom d'Isabel Rawsthorne, du nom de son second mari. C'est sous ce patronyme qu'elle aparraît pour les toiles de ses amis Francis Bacon ou Lucian Freud.

Robert Sainsbury collectionneur et modèle 

L'autre cas est celui des Sainsbury, Robert et Lisa (qui vient de mourir à 101 ans). Membres d'une richissime famille ayant fait fortune dans les supermarchés, les époux ont beaucoup acheté, et très tôt. «Vous ne pouvez pas savoir à quel point nos artistes favoris restaient alors inconnus», disait Lisa. Le budget du couple pour ses achats en contemporain resta ainsi longtemps de 1000 livres par an (1), avant de passer à 2000 au milieu des années 1950. Leur idée était d'entrer en contact avec les créateurs. Robert posa ainsi souvent pour Alberto Giacometti. Un exercice qui tenait du supplice, comme auparavant avec Cézanne. Il fallait tenir des heures et des heures face à un homme perpétuellement insatisfait. 

Robert Sainsbury et Isabel Nicholas se retrouvent bien sûr à la National Portrait Gallery, qui a pour l'occasion remodelé son espace temporaire, normalement d'un seul tenant. Le lieu a été divisé en petites cellules blanches pour offrir un parcours chrononologique. Tout commence très tôt avec un portrait de Diego, son cadet, en 1914. Alberto a alors 13 ans, mais il sort d'une famille d'artistes. Son père Giovanni jouit d'une solide notoriété, tout comme son cousin éloigné Augusto. Le débutant se confine longtemps au cercle familial. Annetta sa mère, Giovanni, Diego, sa soeur Ottilia lui servent ainsi des années de modèles.

D'Annette à Caroline 

Après l'intermède surréaliste, clos en 1935, Giacometti revient difficilement à la figure. D'autres gens posent pour lui. Certains sont célèbres, comme Aragon ou Jean Genet. D'autres inconnus. Je pense à James Lord, qui donnera plus tard la biographie définitive de l'artiste, ou Isaku Yanaihara, qui écrira deux livres sur leurs rencontres parisiennes. Deux figures féminines se détachent cependant du lot. Il y a d'abord le Genevoise Annette Arm, qui devient sa femme. Puis dans les dernières années Yvonne Poiraudeau, prostituée et délinquante, dont il fait sa Caroline. Chacune a ici droit à sa salle, en bonne équité. 

Montée par Paul Moorhouse, l'exposition est belle, mais elle n'apporte aucune révélation (2). Il devient difficile de faire du neuf pour Giacometti, alors que le surproductif Picasso semble inépuisable. Cela n'empêche pas la critique (et en particulier celle du «Guardian») de délirer d'enthousiasme. Que sera-ce-quand Giacometti, déjà présenté par la Tate en 1965, puis par la Royal Academy en 1996, reviendra à la Tate Modern en 2017? Car le flot d'expositions, réglé par la Fondation Giacometti parisienne, ne tarit pas. Il faut dire qu'il se révèle fort bien réglé.

(1) La livre valait alors bien davantage. Les Sainsbury achetaient ainsi leurs dessins de Giacometti 5 livres pièce.
(2) Cela dit, faut-il toujours proposer du neuf?

Pratique

«Giacometti, Pure Presence», National Portrait Gallery, Saint Martin Place, Londres, jusqu'au 10 janvier. Tél. 004420 73 06 00 55, site www.npg.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le vendredi jusqu'à 21h. Photo (MoMA/Succession Giacometti): Fragment d'une des portraits de la mère de l'artiste Annetta.  

Cet article est prolongé immédiatement plus bas par un compte-rendu du livre d'Isaku Yanaihara récemment paru en français. 

Prochaine chronique le lundi 30 novembre. Ferrare métaphysique.

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