Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LONDRES 1 / Modes Tudor et Stuart à Buckhingham

Vivre à la Cour supposait beaucoup de dépenses. Louis XIV a ainsi sciemment ruiné sa noblesse à Versailles. Ducs et marquis se retrouvaient à sa merci. Plus question pour eux de comploter contre la Couronne. Les intrigues coûtent toujours très cher.

Parmi les frais se trouvaient les bijoux et les vêtements, à renouveler sans cesse. Certains costumes ne servaient en plus qu'une fois, comme ceux des mascarades. «In the Fine Style» montre à Buckingham ces modes en vogue à la cour des Tudor (dont la dernière représentante fut Elizabeth Ière, morte en 1603), puis des Stuart jusqu'en 1688.

Beaucoup de portraits

Que peut-on présenter aujourd'hui? Des portraits. Beaucoup de portraits. Il y en a d'énormes, des normaux et des miniatures. De Hans Holbein à Nicholas Hilliard, le monde des Tudor a en effet trouvé de grands talents dans le petit format. Les murs de la Queen's Gallery ressemblent du coup à une réunion d'ancêtres couverts de perles (dont la Peregrina qui a fini dans les mains, ou plutôt au cou d'Elizabeth Taylor), de dentelles, de rubans et de broderies. Le tout ornant un vêtement aussi corseté et raide que possible. Il est bien dit ici des aimables effigies de Peter Lely (1618-1680), peintre vedette de la cour de Charles II, qu'il prenait des libertés avec les toilettes de ces dames, afin de les rendre plus fluides.

Harnachés comme des chevaux de parade, ces nobles dames et messieurs se voient décrits dans les étiquettes par le menu. On y parle exclusivement chiffons, pour autant qu'on puisse ainsi qualifier des parties d'armures. Car il y en a aussi. Le visiteur découvre la nature des tissus. Leur origine. Leurs teintures. Le passage des modes, longtemps inspirées par la Cour d'Espagne (un pays pourtant ennemi) se voit aussi raconté. Il reste lent. Les costumes doivent alors moins au talent du tailleur qu'aux métiers annexes, qui tiennent finalement de la passementerie et de la bijouterie.

Quelques vêtements d'époque

La vie des modèles (quand ils sont connus, ce qui ne se révèle pas toujours le cas) se voit du coup laissée de côté. C'est dommage. Si un œil un tant soit peu exercé reconnaît vite Charles Ier, sa mère Anne de Danemark (elle a un gros nez qui se voit de loin) ou son frère Henry, prince de Galles (mort à 18 ans et à qui la Royal Portrait Gallery vient de consacrer une exposition entière), il y a ainsi des gens sur qui le visiteur curieux aimerait en savoir un peu plus.

Et les vêtements eux-mêmes? Il s'en est fort peu conservé, à part évidemment les armures. Et toujours des hauts, comme des corsages très ajustés ou des pourpoints d'homme. Le reste a souvent été réutilisé. Fait à la main, le tissu coûtait une fortune à l'époque. Des gants fastueux ont survécu. Quelques mules brodées aussi. Passablement de dentelles également. Elles faisaient partie du trousseau et passaient d'une robe à la suivante.

La Royal Collection, dont sont issus tous les tableaux, ne possède rien du genre. Seules les cours de Suède et d'Istanbul ont tout gardé religieusement. La Queen's Gallery a donc effectué pour une fois des emprunts, notamment au Bowes Museum, au Museum of London et au Victoria & Albert Museum. La chose permet de vérifier au moins une chose. Les peintres n'inventaient pas le luxe de leurs effigies. Ces dernières reflétaient bien une réalité.

Pratique

«In Fine Style», Queen's Gallery, Buckingham Palace, Buckingham Palace Road, Londres, jusqu'au 6 octobre. Tél. 0044020 77 66 73 01, site www.royalcollection.org.uk Ouvert tous les jours de 10h à 17h30. Photo (DR): Fragment de portrait avec broderies et dentelles.

La Queen's Gallery, petite histoire d'un havre de luxe 

Depuis les Médicis de Florence, les Este de Ferrare et les Gonzague de Mantoue à la fin du XVe siècle, les collections d’œuvres d'art font partie des obligations princières. Elles appartiennent en quelque sorte partie au standing. La cour d'Angleterre s'y est mise sous Henry VIII, mort en 1547. Charles Ier a formé dans les années 1620 et 1630 un ensemble fabuleux, dispersé par Cromwell après que ce roi a, au propre, perdu la tête. On en retrouve aujourd'hui les plus beaux tableaux au Louvre. L'actuel fonds de la Royal Collection a donc été créé entre la restauration de la monarchie en 1660 et le règne de Victoria, morte en 1901.

Achats, mais aussi ventes, partages et cadeaux, la Collection a été très longtemps considérée comme privée. Elle évoluait sans cesse. L'ensemble se retrouve aujourd'hui institutionnalisé et stabilisé, même si Elizabeth II reçoit des dons (on verra bientôt ceux que lui a fait la Royal Academy) et effectue quelques achats. Intelligents. Il s'agit de compléter des ensembles ou de récupérer ce qui en est sorti au fil du temps. L'ensemble apparaît colossal. Les comptes se font ici en centaines de milliers. Il est bien inventorié depuis Edouard VII, mort en 1910, et remarquablement géré aujourd'hui. Publications scientifiques. Prêts. Restaurations. Il est peu de grandes expositions où Sa Majesté (écrivons-le en toutes lettres, SM prêtant à confusion) n'a pas confié un de ses trésors.

Un temple à colonnes doriques

Jusqu'aux années 1950, il n'existait pas d'espace de présentation permanent pour eux. La démocratisation a joué ici à plein. Une première galerie a ouvert au sud-ouest de Buckingham, de côté des «mews», en 1962. Un hideux bâtiment moderne avait alors pris la place de la chapelle, construite par John Nash en 1831 et détruite lors d'un bombardement de 1940. La verrue a été condamnée à mort en 1997. Un concours a alors été lancé. Il a été remporté par le bureau John Simpson & Partners. Ces audacieux avaient prévu une sorte temple à colonnes doriques. L'intérieur néo-néo-néo-classique allait comporter des frises sculptées par Alexandre Stoddard à la gloire du règne d'Elizabeth II, qui devait inaugurer ce pied de nez au modernisme pour son Jubilé d'or en 2002.

Ainsi fut fait. L'intérieur, trois fois et demi plus vaste que l'ancienne galerie, déverse ce que les Anglo-saxons appellent «the horn of plenty», autrement dit une corne d'abondance. Des dorures partout. Du marbre vert. Des ferronneries à l'ancienne. Tout ce qui convient à des tableaux surencadrés, à des débauches de porcelaines de Sèvres, à des myriades de Fabergé et à des meubles marquetés, provenant souvent de Versailles et rachetés par le futur roi George IV, monté sur le trône en 1820. C'est là ce qu'on aurait jadis appelé «le grand goût».

Expositions temporaires

L'endroit reste cependant voué à des manifestations temporaires. Victoria collectionneuse (elle achetait en fait plutôt bien et fut une des premières à s'intéresser à la photo). Canaletto (la reine en possède une cinquantaine, plus des enfilades de dessins). L'art germanique. La peinture hollandaise... Les étiquettes sont toujours remarquables. Elles racontent une histoire et donnent les dates d'acquisition. Mises en scène. Eclairages. Tout se révèle par ailleurs extrêmement soigné. Bien des collections publiques pourraient en prendre de la graine.

La visite, commencée par une inspection en règle des poches et des sacs, se termine bien sûr dans le «shop». Les produits en restent plutôt bon marché, comme les billets d'entrée et les catalogues, bien moins coûteux que ceux de la Tate ou du British Museum. Les «gifts» révèlent une certaine dose d'humour très britannique. A côté de objets sur le «royal baby», le public trouvera donc des T-shirts ornés de la reproduction (en strass) des différentes couronnes de SM. On imagine pas l'Elysée se livrant à ce genre de plaisanteries...

Erratum. Dans mon article sur les corsets à Paris, j'ai parlé du mariage d'un Vasa suédois avec une princesse de Braunschweig-Wolfenbüttel en 1774. Je me suis brouté dans mes notes. Il s'agissait d'une princesse de Holstein-Gottorp. Nos lecteurs auront rectifié d'eux-mêmes.

Prochaine chronique le lundi 26 août. Rubens au Louvre de Lens, qui constitue par ailleurs une réussite architecturale.

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