Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LOI / Le tatouage de couleur interdit en France

Tout le monde ne sera pas à la fête le 1er janvier 2014. Dès ce jour, la plupart des encres de couleurs utilisées en matière de tatouage se verront interdites en France. Outre le noir, il restera quelques nuances discrètes de vert et de bleu. Il subsisterait bien, selon Cécile Vaugelade de l'Agence nationale de sécurité des médicaments et des produits de santé (ANSM), 27 colorants rouges, 13 orange, 12 jaunes, 3 violet et 3 bruns à disposition. Seulement voilà! Ces teintes ont une fâcheuse propension. Elles disparaissent avec le temps... 

L'affaire, qui a vu sa conclusion début décembre, remonte loin. En 2007, l'Académie de médecine française dressait un bilan alarmiste, demandant une réglementation sévère. Son texte dénotait des préjugés évidents. Je cite. Le tatouage prouverait "une perception négative des conditions de vie, une mauvaise intégration sociale, un souci de l'amélioration de l'image de soi, une précocité des rapports sexuels avec un grand nombre de partenaires, l'homosexualité, l'usage de drogues et la consommation d'alcool." Pour faire bon poids, l'Académie ajoutait "l'appartenance à un gang" et "de mauvaises habitudes alimentaires". Dans bien des médecins, ne l'oublions pas, sommeille un juge rétrograde. Il suffit de le réveiller.

Pas de preuve, mais des soupçons

Le Conseil de l'Europe, qui n'en loupe pas une (on a parlé un temps à Bruxelles de l'interdiction du feu de bois pour la pizza!), a embrayé en 2008. Les pays devaient légiférer. En 2013, alors que la Suisse réglementait de manière plus légère que Paris, le syndicat français des dermatologues et vénérologues entrait dans la danse. Il y avait "dangerosité". Pas de preuve, mais des soupçons. Selon Olivier Veran, député de l'Isère et médecin de formation, on ne pouvait pas équilibrer les risques, comme pour les médicaments. "Il n'y a aucun bénéfice à être tatoué." On pourrait dire la même chose de la plupart des chirurgies esthétiques actuelles... Un dermatologue influent comme Jacques Bazek, co-auteur du rapport de 2007, embrayait le pas, exigeant en prime l'interdiction (ou presque) des piercings, "véritables foyers d'infections potentielles". A nouveau "potentielles". 

Tout était prêt pour l'hallali final. Personne n'a écouté les opposants aux mesures comme le grand spécialiste international de la peau Nicolas Kluger, qui s'est fendu d'une longue lettre au Ministre de la Santé Marisol Touraine (dont le fils se voit en ce moment incarcéré pour trois ans à la prison... de la Santé!). Il expliquait que les enquêtes portaient sur des encres des années 1980 et 1990, disparues depuis. Il juge la mesure "prématurée et disproportionnée". Un grand nombre de tatoués de longue date ne présente aucune pathologie. Le risque zéro existe-t-il où que ce soit?

Le goût de la prohibition 

Rien n'y a fait. On a prohibé, tout simplement parce qu'on adore le faire en ce moment. Il semble bien fini, le temps d'après Mai 68 où il devenait "interdit d'interdire". Tout doit se voir canalisé, de la cigarette à la prostitution en passant par le voile islamique. Que dis-je, éradiqué! Ajoutez à cela l'obsession de l'hygiène, faisant que certains tatoués et percés s'irritent à force de se désinfecter. Mettez une bonne dose de sécuritaire, alors qu'il y aura toujours des accidents. Terminez avec une louche de néo-puritanisme et vous comprendrez. Les encres de couleurs devaient disparaître. 

Reste qu'il s'agit là de pieuses (et donc sottes) pensées. On comptait une personne sur cent tatouée dans l'Europe de 1985. Il en existe aujourd'hui dix pour-cent. Vingt pour-cent chez les 25-35 ans, selon un récent sondage. Aux Etats-Unis, où les encres de couleurs demeurent de règle, surtout dans l'Amérique profonde, on en arriverait à trente pour-cent, avec des pièces toujours plus grosses, plus nombreuses et plus voyantes. Rarissimes jusqu'aux années 2000, les motifs sur le cou ou les mains deviennent (presque) courants dans des milieux de moins en moins marginaux.

Le soleil, ce grand coupable

Les réactions à l'actuelle interdiction ne sont donc pas le fait des seuls 4000 tatoueurs de France. Les clients se fâchent. Il est amusant de lire en ligne ce qu'il pensent d'un Jacques Bazek. Si certains se disent "allergiques à sa connerie", ce qui peut sembler offensant pour le Toulousain, d'autres avancent des arguments percutants. Une intervenante souligne que le plus grand risque de cancer de la peau reste dû au soleil. "Il faudrait donc, logiquement, interdire en priorité le soleil." Photo (DR): Aux Etats-Unis on aime le gros, le voyant et le coloré.

 

"Notre peur est que le métier entre dans une incontrôlable clandestinité"

Comment les tatoueurs, peu consultés dans cette affaire, vont-ils réagir? Le plus simple était de rendre visite à un grand salon parisien, dont je tairai évidemment pas le nom. Il est connu pour servir de lieu d'accueil à des artistes étrangers, installés "en résidence" comme on dit dans les théâtres ou les musées. Certains sont Belges. D'autres Américains ou Japonais. Je donne la parole à l'homme (anonyme, of course) s'occupant de leur coordination. Pas tout les invités en même temps! 

Que pensez-vous de l'interdiction des couleurs?
Une mesure démagogique. Comment peut-on prohiber un acte "potentiellement dangereux", alors que chaque chose comporte ses risques, de la voiture jusqu'aux appareils électroménagers? Je crains que nombre de tatoueurs entrent dans la clandestinité. Ils vont exercer chez eux, sans le moindre contrôle sanitaire. Leurs clients, car il y en aura toujours, vont faire un saut dans le vide... 

Ne voyez-vous pas là une analogie avec la prostitution, réduite en France à l'illégitimité?
Absolument. On interdit, au lieu de surveiller. Les filles connaissent les plus grands périls si elles n'apparaissent pas en public ou si elles ne sont pas en maisons. Le drame actuel, en France, c'est que l'on passe son temps à prohiber en croyant résoudre ainsi les problèmes, et ce au nom inavoué de la morale. Je vois une censure dans l'interdiction des encres de couleur. Il suffit de lire ce qu'écrivent les médecins sur le tatouage! 

Qu'allez-vous faire sur le plan pratique?
Difficile à dire de manière générale. Je soulignerai d'abord que la mode du tribal a répandu l'usage du seul noir, par traits ou par aplats. Idem avec le portrait, le lettrage, le faux dessin d'enfant, aujourd'hui très à la mode. Nous ne vivons pas dans les pays anglo-saxons, où la couleur domine très largement. Je dirai, pour vous répondre, qu'il y aura une forte tentation de mettre des encres interdites, commandées aux USA et bientôt en Chine, dans des récipients comportant d'autres étiquettes... 

N'avez-vous pas peur des contrôles?
Moyennement. On a émis tant d'interdictions ces dernières années en France que la plupart de ces lois ne sont pas applicables sur le plan pratique. Tout le monde se retrouvera bientôt, pour une raison ou une autre, dans l'illégalité. Il faudrait un flic derrière chaque Français, et ce au moment où les effectifs policiers fondent faute de crédits budgétaires. 

Alors pas d'installation dans un pays étranger, comme l'imaginent certains journaux pour les tatoueurs français?
Absolument pas. Nous ne rejoindrons pas les émigrés fiscaux de Londres et de Bruxelles.

Prochaine chronique le mercredi 25 décembre. Le Victoria & Albert de Londres propose l'une des plus importantes expositions de peinture chinoise classique jamais vue en Occident.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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