Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES/Vincent van Gogh, Baudelaire et les buffets de gare

La rentrée littéraire est pour bientôt. Elle suit rituellement en France le pont du 15 août. La chose tient du vomissement, même si elle comporte un peu moins de livres cette année. Il y a 589 romans annoncés pour l'automne 2015 contre 607 en 2014. Cela reste néanmoins trois fois trop par rapport à la consommation. Comme disait un ancien éditeur de Minuit, «l'édition est la seule industrie qui ait répondu à la diminution de la demande par l'augmentation de l'offre.» 

Je ne suis ici ni pour vous parler des futurs best-sellers (soyons optimistes!), ni de la production courante s'apprêtant à envahir les librairies. Les quatre ouvrages que je vais vous présenter datent de l’été. Il ne s'agit pas de fictions (quoique...). Aucun d'eux n'aspire à se vendre à des milliers et des milliers d'exemplaires. Jugez plutôt! 

«Vie de Joseph Roulin», de Pierre Michon. En 1888 et 1889, installé à Arles, Vincent van Gogh n'a pas peint moins de douze portraits de membres de la famille Roulin, dont six du père, Joseph (1). La tradition le veut postier. Il s'occupait en fait d'un bureau de poste. Les deux hommes ont sympathisé. Roulin était athée, républicain et salarié. Les peintre et le modèle se sont souvent vus, puis ils ont un peu correspondu. On ne sait en fait presque rien de l'existence de Joseph, mort en 1903. Pierre Michon invente donc en grande partie cette vie, qu'il propose comme une possibilité. Il en fait un livre miniature avec le talent qu'on lui sait depuis la parution de «Vies minuscules» en 1984. Michon constitue sans doute, discrètement, l'un des plus grands écrivains francophones actuels. La réédition de cet ouvrage de 1988 s'imposait donc, d'autant plus qu'on n'a jamais autant parlé de Van Gogh. (Verdier Poche, 74 pages)
(1) L'un des six se trouve au Kunstmuseum de Winterthour. 

«Les dessins de Van Gogh, influences et innovation», de Sjraar van Heugten. Ouverte l'an dernier à Arles, la Fondation van Gogh entend ramener, temporairement du moins, des œuvres de l'artiste hollandais là où une bonne partie d'entre elles ont été conçues. Elle le fait par le biais d'expositions, montées parallèlement à des présentations d'art contemporain. L'accrochage de cet été est voué aux dessins, qui vont des premier essais des années 1880, forts mais encore maladroits, aux dernières feuilles exécutées juste avant la mort de Vincent en juillet 1890. Toutes proviennent de deux sources néerlandaises. Aux côtés du Van Gogh Museum d'Amsterdam se trouve en effet l'incontournable Kröller-Müller Museum d'Otterlo. Ce livre constitue en fait un catalogue, au texte bien fait. Simple. Direct. Efficace. Il s'agit là d'un ouvrage destiné au grand public. L'essentiel de la place va du coup aux reproductions, de bonne qualité. Le prix se révèle en plus très correct: 30 euros. (Actes Sud, 152 pages) 

«Un été avec Baudelaire», d'Antoine Compagnon. En 2013, Compagnon pulvérisait de manière inattendue les ventes en librairies avec un petit ouvrage à couverture orange. C'était «Un été avec Montaigne», qui reprenait une série de courtes émissions quotidiennes sur France Inter. Le professeur au Collège de France apprivoisait l’essayiste de XVIe siècle pour le grand public. Il fait la même chose avec Baudelaire. L'ouvrage de 2015 reprend la rédie radiophonique de 2014. Compagnon a déjà écrit deux ouvrages plutôt pointus sur le poète. Il le rend ici accessible à chacun avec des chapitres de quatre pages où il est aussi bien question de la mère de l'écrivain que de Delacroix, de Manet, de la photographie, de la modernité ou des femmes. La réussite apparaît moindre que pour Montaigne, dont l’œuvre apparaît tout de même plus vaste. Baudelaire n'est en plus pas un personnage très sympathique... (Equateurs France Inter, 172 pages) 

«La nostalgie des buffets de gare», de Benoît Duteurtre. Romancier (j'ai un faible pour «Paris à nous deux» de 2012), critique musical, Duteurtre donne ici un essai. Le thème est le même que celui de «Chemin de fer», une fiction sortie de sa plume en 2006. Il s'agit d'illustrer la décadence «morale» des chemins de fer français. L'idée de service public a été abandonnée par la SNCF (notez que nos CFF ne font pas toujours mieux). Le démantèlement de ce dernier se manifeste par le déclassement de certaines lignes, la priorité donnée aux galeries marchandes dans les gares et les réservations obligatoires sur nombre de lignes. On a ainsi créé un réseau A (les TGV), qui se prend pour une ligne aérienne, et un autre tragiquement B (les TER). Les buffets de gare, qui disparaissent s'ils ne sont pas classés comme «Le Train bleu» à la gare de Lyon (dont on a pourtant récemment vendu une partie du mobilier). Des Starbuck's prennent leur place. Hélas... (Payot, 112 pages) 

Photo (DR): Gros plan sur l'un des portraits de Joseph Roulin par Vincent van Gogh.

Prochaine chronique le mercredi 12 août. Retour à Rennes. Comment attribue-t-on une œuvre d'art ancienne? Selon quels critères? Et peut-on jamais être sûr?

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