Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES/Une aventure romande. D'autre part sort son 100e ouvrage

Crédits: Mélanie Rouiller

La vitrine du libraire annonçait les vingt ans de la maison d'édition. Une affirmation à la fois juste et fausse. Pascal Rebetez corrige légèrement le tir. «D'autre part a été fondé il y a vingt et un ans. Nous fêtons aujourd'hui le centième ouvrage publié. Il s'agit du «Périmètre intérieur» de Marc van Dongen. Une suite de chapitres décrivant sa Genève. Un livre très générationnel, mais qui possède selon nous du style.» 

«Nous», c'est Pascal bien sûr, mais depuis dix ans aussi Jasmine Liardet, sa compagne, qui se montre «très attentive et très exigeante». D'autre part a pourtant connu un départ en solitaire. Presque imprévu, du reste. «L'aventure est née d'une opportunité. Il s'agissait au départ d'une revue de ce titre, que j'animais. Elle a publié dix-huit numéros en huit ou neuf ans. Il y a eu une usure normale. D'où l'implosion. Il restait un peu d'argent dans la caisse. Assez pour imprimer un livre. Je l'ai fait avec Alan Humerose.» La connexion jurassienne. «Tout s'est ensuite enchaîné, avec une tendance à l'accélération. L'an dernier Jasmine et moi avons publié dix livres. Cela nous semble trop. Deux personnes, c'est peu pour peaufiner autant de parutions.» J'y reviendrai.

Cheminer ensemble 

Comment une maison d'édition romande débute-t-elle? «Au départ, elle cherche des textes. Puis elle en refuse. Ce retournement de situation constitue un cap. Sa position a changé vis-à-vis des auteurs.» Cela ne signifie pas que le binôme D'autre part soit devenu autoritaire pour autant. «Il faut justifier chaque rejet. Trouver la manière de le faire accepter.» Faire comprendre aussi qu'il existe d'autres éditeurs. «Certains textes dont nous n'avons pas voulu tels quels se retrouvent imprimés sans la moindre modification chez des confrères.» Pascal ne fait pas ici leur procès, même s'il estime, comme beaucoup de gens du reste, qu'il sort aujourd'hui trop de livres. 

Alors, histoire de se montrer positif, quel déclic pousse la minuscule équipe à prendre un manuscrit en charge? «Il faut d'abord que l'auteur se montre prêt à retravailler son texte. Il doit manifester de la souplesse. Si nous avons décidé de collaborer avec lui, c'est que nous avons été touchés. Ou parce que nous avons détecté une écriture singulière.» Cela dit, le rapport personnel joue beaucoup. «Il faut avoir envie de faire un bout de chemin ensemble, même si nous ne suivons pas systématiquement les gens. Ils auront parfois avantage à aller ailleurs par la suite afin de rencontrer davantage d'échos.» Un élément de variété joue enfin son rôle. «Nous n'avons pas, comme certaines maisons, l'envie de créer des produits se ressemblant entre eux.»

Lancer des projets 

Cela dit, il n'y a pas que des manuscrits qui arrivent à raison d'un ou deux par semaine. «Il faut provoquer des désirs. Nous les suscitons donc. D'autre part se retrouve alors à l'origine d'un projet imaginé en collaboration avec un écrivain ou une personnalité extérieure. Nous avons mis en scène et en pages «Country» du journaliste et dramaturge Antoine Jaccoud. Nous avons été cherché sur Internet Jean Prod'hom. Il en est sorti un recueil de petites nouvelles paru sous le titre de «Tessons». En novembre va sortir «Le regard du lièvre» avec une centaine d'images prises entre 1962 et 1977 par le Jurassien René Lièvre, aujourd'hui âgé de 81 ans. Une photographie humaniste, qu'il fallait tirer de l'ombre.» D'autre part s'offre parfois un album. Rarement, vu les coûts. «Nous n'en avions pas fait depuis «Switzerlanders» d'Olivier Vogelsang en 2012!» 

L'une des particularité de la maison, c'est que tout demeure fabriqué en Suisse. «J'y vois un besoin de proximité plus qu'un élan patriotique.» L'objectif se révèle pourtant de faire œuvrer l'ensemble des corps de métier. Les petits ouvrages («mais nous en avons aussi fait un ou deux gros, comme «1440 minutes» de Pierre-André Milhit) à couverture blanc crème deviennent ainsi de beaux objets. Bien imprimés. Bien reliés. Le lecteur a parfois l'impression d'une typographie à l'ancienne, «mais il s'agit de numérique.» Il y a là un choix de qualité, souvent absent de la production romande. «Il va de soi que cette volonté réduit les marges de bénéfice.» Il peut de plus y avoir de graves échecs commerciaux. «Je ne vous donnerai pas le nom de l'auteur, mais il y a un titre que nous avons vendu à 64 exemplaires. Une perte sèche de quelques milliers de francs.»

Pas de traductions 

Les tirages de D'autre part se révèlent dès le départ variables. «Ils partent de 500 copies. Avec un auteur comme Jean-Pierre Rochat, dont «Petite brume» a été très bien accueilli (1), nous commençons à plus de mille. Il y a au besoin des retirages.» Ce qu'il faut éviter, car la chose «tue» littéralement certains éditeurs, ce sont «des stocks monstrueux». La diffusion se fait pour l'essentiel en Suisse. La France représente dix pour-cent des ventes de D'autre part. Il reste difficile d'y percer, «même si certaines maisons suisses y sont parvenues.» Il faut dire que la petite entreprise ne joue pas la facilité en sortant beaucoup de premiers romans et en ne proposant aucune traduction. «Là, la raison demeure bien simple. Il faudrait que Jasmine et moi lisions parfaitement une langue étrangère. Tel n'est pas le cas.» 

Et l'avenir, pour terminer selon les règles classiques d'un entretien? Il vise, comme je l'ai déjà dit plus haut, au resserrement. «Nous allons diminuer la production afin de nous montrer encore plus attentifs au livre. Il s'agit de ne pas entrer dans un système de production où chaque publication chasse la précédente.» La noria. D'autre part a ainsi refusé courageusement une aide de l'Etat. «Elle nous aurait obligé à sortir un minimum de dix bouquins par an. C'est ce que nous venons de faire en 2017. Eh bien, cela fait trop pour nous. Nous entendons demeurer une cabane d'édition!» Et puis, comme Pascal Rebetez va le répéter, il y a déjà trop de livres!

(1) Je vous en ai longuement parlé comme de mon roman favori de 2017.

Photo (Mélanie Rouiller): Pascal Rebetez et Jasmine Liardet.

Prochaine chronique le lundi 24 septembre. Le Museum Rietberg présente le peintre japonais du XVIIIe siècle Rosetsu.

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