Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES PHOTO/Nicolas Crispini de l'autochrome à la stéréoscopie

Deux livres d'un coup, ou presque. Il existe cependant des fils conducteurs entre «Fous de couleur» et «Genève en relief & autres fait divers». D'abord, il s'agit de photographie plutôt ancienne. L'aire géographique se réduit ensuite à la Suisse. On trouve enfin Nicolas Crispini au générique de ces ouvrages collectifs. C'est donc lui qu'il convient de consulter à propos de ces volumes, consacrés l'un à l'autochrome, l'autre à la stéréoscopie. Le premier, rappelons-le, est un procédé couleurs inventé par les frères Lumière. La seconde consiste en une série d'inventions donnant une illusion de relief. 

Pourquoi, Nicolas Crispini, cet intérêt pour les marges de la photographie?
Parce qu'elles restent peu étudiées. L'histoire de l'autochrome, qui apparaît sur le marché en 1907 pour s'évanouir à la fin des années 1930, intéresse par à-coups. Cette plaque n'existe qu'à un seul exemplaire, comme le daguerréotype, et il y a eu depuis la photo en couleurs. La stéréoscopie connaît en revanche des renouveaux périodiques. Après avoir fait sensation au XIXe siècle, elle était complètement tombée. Elle a connu une résurgence dans les années 60. Pensez aux «View Master». On a depuis beaucoup parlé de 3D. 

Qu'apportaient au fait ces «améliorations»?
L'idée de représenter le monde véridique, le summum étant bien sûr la photo couleurs en relief. La photo est supposée devenir la marque du réel, en oubliant qu'elle s'en éloigne forcément. 

Quelle est l'origine de «Fous de couleurs», le livre sur les autochromes suisses?
Il s'agit d'un projet du Musée gruérien de Bulle. Un lot de plaques, tirées dans les années 1920 et 1930 par le Fribourgeois Simon Glasson, a été retrouvé en 2002. Il y avait là 242 images oubliées, même si elles avaient souvent été projetées à l'époque. L'intelligence de l'institution a été de décider une exposition et un livre allant au-delà de la Gruyère pour englober la Suisse. Il fallait dresser un inventaire. Celui-ci comprendrait Glasson, le fonds Albert-Kahn (1) et tout ce que l'on pourrait trouver. J'ai été jusqu'aux Etats-Unis. Nous avons ainsi pu passer d'un «corpus» de 2000 plaques sur verre à 5000. Il doit exister d'autres pièces, en dépit des destructions. Le pourcentage d'autochromes connus par rapport à la production des usines Lumière reste en effet très faible. 

Qui faisait de l'autochrome en Suisse?
Avant tout des Romands. L'intérêt s'est cristallisé autour des photo clubs établis à Genève et à Lausanne. Berne, qui a toujours joué le rôle de ville frontière, a suscité quelques vocations chez les amateurs, puisque ce sont avant tout des non-professionnels qui ont utilisé le procédé. Ailleurs, c'est le désert. Je peux néanmoins citer une Zurichoise ayant fait carrière en Italie, Anny Wild-Siber. 

Pourquoi les professionnels ont-ils rejeté l'autochrome?
Il s'agissait d'un procédé compliqué, qui semblait marquer un retour en arrière. Le trépied redevenait indispensable à cause d'un temps de pose de plusieurs secondes. Celui-ci a dicté une iconographie convenue. Il y a avant tout des paysages proches de la peinture de l'époque et des portraits statiques. L'impression restait en plus très coûteuse. La luxueuse revue américaine «Caméra Work» ne s'y est risquée que quatre fois. Le Genevois Fred Boissonnas aurait bien aimé inclure ses magnifiques «Infinis» dans son livre sur l'Egypte. Mais c'était trop cher... 

Il y avait aussi l'a-priori artistique contre la couleur.
Il a duré jusqu'aux années 70. Curieusement, il n'émanait pas des pictorialistes passéistes, mais des avant-gardes. Celles-ci aimaient la stylisation apportée par le noir et blanc. La couleur est ensuite devenue l'apanage de la publicité. Un travail personnel se devait d'y renoncer. Cela a été le cas jusqu'à la révolution apportée par des hommes comme William Eggleston (2) et Luigi Ghirri. Man Ray a bien montré une images en couleurs sur la couverture d'un de ses livres, mais l’intérieur demeurait en noir et blanc... On a basculé dans le tout-couleur, avec l'arrivée des plasticien dans les années 1990. 

La stéréoscopie maintenant.
C'est un livre d'histoire et de petites histoires. Un projet centré sur Genève et publié par Slatkine, avec une paire de lunettes incluse. Il a existé entre 1858 et 1880 une énorme production de photos de ce genre, en noir et blanc, tirées et collées sur carton. Elle était avant tout destinée aux touristes. Notre ville en accueillait beaucoup. Depuis le XVIIIe siècle, elle faisait partie du Grand Tour. La confection de stéréoscopies a ensuite passé des professionnels aux amateurs. Ils pouvaient eux-mêmes tout faire. Et puis, à la longue est née une lassitude. Et la pratique courante est revenue à la photo toute simple avec un film argentique. 

Il y a eu à Bulle une exposition.
Ce ne sera pas le cas ici. J'ai agi sans commande pour satisfaire une double envie. Je montre des images inédites, dont d'extraordinaires Jean-Gabriel Eynard géants, sans équivalents connus. Les photos sont commentées par des recherches dans les journaux locaux d'époque, riches en faits divers. J'ai ajouté quelques chroniques de Philippe Monnier ou de Gaspard Vallette. je voulais un contre-point contemporain. J'ai demandé à mon fils Clément Lambelet de réaliser, dans les rues genevoises, des stéréoscopies actuelles en couleurs. Cela fonctionne très bien.

(1) Le richissime Français Albert Kahn voulait établir en photos couleurs vers 1910 les archives de la Planète; 1600 plaques sont dédiées à la Suisse.
(2) L'Américain Eggleston vient d'avoir sa rétrospective à l'Elysée.

Pratique

«Fous de couleurs», de Christophe Mauron, Nicolas Crispini et Christophe Dutoit, coédité par le Musée gruérien et Alphil, 216 pages. «Genève en relief & autres faits divers», de Nicolas Crispini et Clément Lambelet, aux Editions Slatkine, 176 pages. Photo (tirée du livre): Les "Pavots" d'André Chapon, vers 1930. Chapon était un Français établi à Lausanne. Un autochrome exceptionnel par son sujet et l'intensité du coloris.

Prochaine chronique le mardi 22 décembre. Le Centre d'Art cobntemporain propose les Bourses de la Ville de Genève. Pour une fois, mon texte sera court.

 

 

 

 

 

 

 

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