Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES/ Mapplethorpe, Ravenne ou Rembrandt?

Je ne sais pas si vous l'avez remarqué. Alors qu'il paraît toujours davantage de bouquins, les libraires montrent six, voire dix fois le même ouvrage sur un présentoir afin de créer un effet de matraquage. Aucune des cinq publications suivantes ne bénéficie de ce discutable honneur. Ce sont des livres, et non des produits. 

«Ravenne», d'Henri Stierlin. Il y a des décennies que cet Alexandrin de Genève interroge l'architecture antique, en la mettant en rapport avec des religions alliées au pouvoir. A 86 ans, l'homme publie sa somme sur Ravenne, cette apparente enclave byzantine sur sol italien. Interrogeant chaque monument, le comparant à ceux qui existent (parfois à l'état de ruines) en Syrie ou en Jordanie, l'historien montre la primauté historique de cette ultime capitale romaine occidentale sur sa rivale Constantinople. C'est ici que tout a été imaginé en matière artistique, entre la fin du IVe siècle et le milieu du VIIIe, alors que les invasions barnares se doublaient de problèmes théologiques nous dépassant un peu. Orthodoxes contre ariens, monophysites ou nestoriens. Le livre, où Stierlin se montre moins provocateur que parfois, fait bien sûr la part belle aux illustrations. Ravenne, c'est la mosaïque! Comme tout se passe en famille. les photos, parfaites, sont de son épouse Anne et de son beau-fils Adrien Buchet. (Imprimerie nationale, 232 pages)

«Rembrandt, les années de plénitude», ouvrage collectif. L'exposition a terminé sa course à Londres à la mi-janvier. Elle se trouve depuis le 12 février au Rijksmuseum d'Amsterdam, qui la propose à ses visiteurs jusqu'au 17 mai. Les quelque 100 peintures, dessins et gravures exécutés par le maître hollandais entre1651 (il a 45 ans) et 1669 (année de sa mort) rejoindront ensuite leurs domiciles respectifs. Il n'est pas question d'une étape ultérieure. Ceux qui ne pourront venir sur place et qui s'en mordent les doigts jusqu'au coude, disposent cependant d'une version française du catalogue. L'ouvrage est dirigé par Jonathan Bikker et Gregor J. M. Weber. Il comporte notamment un texte sur l'autoportrait. Il est aussi question de l'âge, le médecin Johan van Beverwijck fixant à l'époque le seuil de la vieillesse à 50 ans. La lecture est riche. Elle n'en souligne pas moins les flous d'une exposition aux thématiques un peu vagues. (Fonds Mercator, Bruxelles, 305 pages). 

«Le prix», d'Antoinette Rychner. C'est un roman, bien sûr. Un récit pour le moins obsessionnel, fait à la première personne du (très) singulier. Le protagoniste du nouveau livre de la Suissesse Antoinette Rychner est cependant artiste au pire sens du terme, autrement dit un angoissé doublé d'un narcissique assoiffé de reconnaissance. Il lui faut enfin décrocher ce prix de sculpture, qui le tirera du néant pour le propulser sur le marché de l'art et, qui sait, dans les musées. Mais comment faire quand il faut prendre un boulot alimentaire (dans une galerie, tout de même), surveiller un, puis deux mouflets braillards et affronter une masse de concurrents? C'est que tout le monde le veut, ce prix et qu’un de ses collègue va l'obtenir deux fois de suite. Publié à Paris, le livre souffre de quelques complaisances. Le texte semble surtout bien trop long. Il comporte pourtant de jolie idées. Les statues sortent ainsi du nombril du narrateur, signe évident de son nombrilisme. (Buchet Chastel, 288 pages) 

«Mapplethorpe vivant – Réponses à des questions», de Judith Benhamou-Huet. Le photographe est mort à 42 ans en 1988. C'était il y a vingt-sept ans. Avant que les témoins disparaissent à leur tour, avant que la mémoire ne reconstruise trop les souvenirs, Judith Benhamou-Huet a voulu fixer dix-neuf entretiens, enregistrés en France et en Amérique. Elle donne la parole à son frère (également photographe, ce qui n'était pas simple), à son avocat, à des commissaires d'expositions, aux modèles noirs et blancs, à d'anciens amants et à des femmes du monde que l'artiste fréquentait entre deux tournées des bas-fonds. Le portrait qui en ressort reste affectueux, mais il ne s'en révèle pas moins nuancé. Il y avait chez Mapplethorpe un insupportable besoin d'égaler Warhol, une irrépressible volonté d'accumuler l'argent et un récurrent besoin du danger physique. Pour toutes les personnes interrogées, cet homme charmant semblait du coup contradictoire. «Ce n'était pas hasard qu'il photographiait en noir et blanc», assure l'une d'elles (Les presses du réel, 176 pages).

"Penone", de Guy Tosato. L'année 2014 aura été riche en événements pour l'Italien. C'est à se demander quand il trouve encore le temps de travailler entre deux installations d'expositions. Pensez! En un an, Giuseppe Penone aura été chez Gogosian à New York et à Londres, dans les jardins du Palazzo Pitti à Florence, chez Alice Pauli à Lausanne (une vieille copine), comme dans le parc de Versailles. Il aura donné chez Louis XIV la meilleure intervention contemporaine vue dans un lieu historique souvent voué au pire. Fin novembre, l'homme est enfin devenu l'hôte du musée de Grenoble, où il reste jusqu'au 22 janvier. Il y propose une exposition en cinq parties sur les thèmes du toucher, de la peau, du souffle, des empreintes et de la nature retrouvée. A 67 ans, l'homme prouve ainsi qu'il reste bien la dernière grande figure d'un "arte povera" qu'il aura su dépasser et magnifier. Le livre d'accompagnement se présente sous forme d'un bel objet parcouru par l'écriture de Penone, qui se ramifie entre les photos. A lire, et surtout à regarder. (Actes Sud, 200 pages)

Photo (Adrien Buchet): L'empereur Justinien sur une mosaïque de Ravenne. Byzance a réussi à reconquérir la ville pour quelques années au VIe siècle.

Prochaine chronique le dimanche 15 février. Versailles rend visite à Arras.

 

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