Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES / Les découvertes de Corinne Desarzens

Tout a commencé avec un ovni apparu dans le ciel, plutôt plombé, de la littérature romande. Nous étions en 1989. Sorti à L'Aire veveysanne, "Il faut se méfier des paysages" racontait en apparence la vie d'un collectionneur. Le lecteur devait en fait jongler avec les continents et les générations. Il découvrait du coup un auteur pour qui l'écriture compte autant que la narration. Corinne Desarzens aime les mots, qu'elle fait s'entrechoquer tant pour leur sens que pour leur sons.

Aujourd'hui installée à Nyon, une ville souvent quittée pour Paris, la Slovaquie ou l'Ethiopie, la Vaudoise a proposé une vingtaine d'ouvrage depuis. Ils se présentent la plupart du temps comme des romans, mais l'écrivaine a eu raison d'inciter son public à la méfiance. Ces textes se nourrissent de vérités. "Je suis tout ce que je rencontre", dit le titre d'un de ces livres, paru en 2002. L'effet caméléon se révèle simple. La romancière s'imbibe, à la manière d'un éponge, de réalités proches. "Aubeterre" (1994) comme "Un roi" (2011) tiennent de l'autofiction, un mot qui déplairait sans doute à l'intéressée. Attention! Ce vrai se teinte cependant de faux. Corinne reste une femme très imaginative.

Contact personnel

Il s'agit aussi, et depuis toujours, d'une grande lectrice. "Dévorer les pages" constitue donc la somme, très partielle et résolument partiale, de ses découvertes anciennes ou récentes. Ce n'est pas un recueil de critiques, même si certains textes se voient décortiqués. Non. Le livre parle de rencontres. De découvertes. Le contact avec un écrit reste personnel. Ou du moins il devrait le demeurer. Dans sa préface, Corinne Desarzens dit d'ailleurs son horreur du matraquage pratiqué par certaines librairies, où le même titre se voit répété à quantité d'exemplaires afin de prouver son caractère anonyme et collectif de "blockbuster".

Au fil de ce petit bouquin, publié à Genève par D'autre part, l'interlocuteur de Corinne apprend donc comment elle a rencontré tel ou tel écrit rare, ou le petit événement auquel son souvenir se retrouve aujourd'hui lié pour elle. Le temps et le lieu comptent beaucoup. L'impression change suivant les circonstances. Il en irait de même pour la peinture ou la musique. Un tableau bien accroché dans une belle exposition, parcourue en plus un jour de bonne humeur, n'a pas les mêmes couleurs, au propre comme au figuré, qu'une toile vite regardée dans un accrochage banal.

Le chien de Lodève

Voulez-vous des exemples? "Le pain nu" de Mohamed Choukri reste rattaché à un séjour à Fès. Le roman date de 1980. Corinne l'a trouvé dans un tabac-librairie. "Epouvantables le trois premières pages nous clouent." Aucun rapport avec le Maroc "polychrome et rutilant" entourant la voyageuse. Le vent viendra heureusement rétablir l'équilibre. "Le dernier jour, la tempête a malmené les palmiers. Le sol de la terrasse devait être inégal, car une flaque s'est formée. Un défaut rassure toujours."

Un autre rapprochement? Le voici. "Le bizarre incident du chien pendant la nuit" de Mark Haddon , dégoté dans une foire aux livres à Lodève, reste associé à une liaison. Corinne en fait un petit roman à propos d'un roman. Haddon y tient finalement peu de place. Son polar ingénieux marque sa vie comme un signet. Une idée qui nous ramène au quatrième de couverture de l'ouvrage actuel. "Pendant des années, j'ai caché le marque-pages trahissant mon avancée dans les livres que je lisais. Car lorsqu'il rentrait du travail, mon mari pouvait deviner combien de temps j'avais passé à lire dans la journée. Cent pages correspondaient à une heure de ménage en moins."

Pratique

"Dévorer les pages" de Corinne Desarzens, aux Editions D'autre part, 226 pages. Le Rameau d'or proposera le jeudi 21 novembre à 18 heures une rencontre avec l'auteur. Le débat est conduit par un certain Etienne Dumont. Venez quand même! La même librairie invite à entendre le mardi19 novembre Mélanie Chappuis. Tél. 022 310 26 33, 17, boulevard Georges-Favon à Genève. Photo (Alain Rouèche): Corinne Desarzens à Nyon.

Que lire d'autre cet automne?

Le procès Fouquet. On connaît l'histoire, ou du moins croit-on la savoir. Choqué par le luxe d'une fête dans un château de Vaux-le-Vicomte encore inachevé, le jeune Louis XIV fait arrêter Nicolas Fouquet, son surintendant des finances. L'homme mourra en prison en 1680. A 87 ans, Simone Bertière propose une nouvelle lecture de l'affaire. En 1661, le souverain entend frapper un grand coup pour marquer sa décision de gouverner seul. Tout était décidé avant les réjouissances fatales. Le châtiment devait apparaître exemplaire, mais pas arbitraire, d'ou l'existence d'un tribunal. L'auteur parle ainsi politique, finances et réseaux sociaux. Fouquet est l'homme d''Anne d'Autriche, mère de Louis XIV, qu'il s'agit d'écarter du pouvoir. Il représente aussi les cercles ultra-catholiques. Le roi n'est pas encore devenu bigot. L'ouvrage se lit comme un roman. (De Fallois, 334 pages)

Le Ciel vous tienne en joie. Journaliste, professeur et écrivain, Philippe Meyer sert aussi depuis 2010 de "toutologue" à France Culture. Autant dire qu'il parle de tout chaque matin sur les ondes de cette respectable chaîne de radio, en terminant rituellement avec "le Ciel vous tienne en joie". Le livre actuel tient du florilège. Quelque 130 chroniques se sont vues retenues, toutes de même longueur. Dans livre, imprimé très serré, elles couvrent deux pages. Meyer y fait l'éloge de l'animal, évoque une figure historique oubliée comme Jacques Bonsergent (premier fusillé de l'Occupation) ou évoque la coquetterie masculine. Il s'agit toujours là de réalités socio-culturelles, la culture se voyant prise dans son acception la plus large. Le ton reste bien élevé. Un peu trop, parfois. A 66 ans, l'auteur pourrait pourrait s'autoriser un automne un peu plus vert. (De Fallois, 278 pages)

Rodolphe Töpffer, correspondance complète. Voilà une énorme entreprise, pilotée par Jacques Droin avec le concours de Danielle Buyssens et de Jean-Daniel Candaux. Nous en arrivons au volume VI. Il conduit du 23 novembre 1841 au 23 juin 1843. Genève traverse une crise. Les "années de bonheur" vont sur leur fin. Le déferlement radical heurte cet homme de droite qu'était l'écrivain et dessinateur. Töpffer se fait polémiste dans un journal "Le Courrier de Genève", sans rapport avec le quotidien actuel. Il lui faut surveiller depuis la Suisse l'impression de ses œuvres à Paris, tout dirigeant son école privée. S'ajoutent encore des ennuis de santé. La vue, surtout. Le ton de cette correspondance (tant envoyée que reçue) se fait par conséquent moins enjoué. Il devient parfois même aigre. Il devrait y avoir un tome VII, et peut-être même VIII. (Droz, 402 pages)

Prochaine chronique le dimanche 17 novembre. Le Mudac lausannois sur tous les fronts. Chez lui et au Salon des Antiquaires.

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