Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES/Les coups de crayon des dessinateurs romands

Crédits: Martial Leiter

Vous arrive-t-il d'avoir conscience? Moi, oui. Il y a des moments où je ne me sens pas à la hauteur de mes ambitions, voire de mes appétits. La chose vaut souvent dans le domaine des livres, qui ont le défaut d'attendre en silence. Chaque fin d'année, j'en retrouve un certain nombre, parfois dans ma cuisine. Ils forment des piles, où ils s'empoussièrent parfois depuis des mois. J'ai l'impression que je vais aujourd'hui vous parler d'ouvrages dessinés dont la sortie remonte à septembre... 

«Bédéphile No1». Début septembre se tenait à Lausanne le festival Bédéfil. C'était la première édition conçue et réalisée par Dominique Radrizzani et son équipe. L'ancien directeur du Musée Jenisch de Vevey a voulu que cette nouba autour de la BD laisse désormais une trace. D'où le lancement d'une revue annuelle (un annuaire, si vous préférez). Le tome 1 correspond au programme de l'an dernier. Sujet principal, Mickey. La souris disneyenne va connaître de nouvelles aventures, grâce à Cosey et à Régis Loisel. C'était l'occasion de parler (ou de faire parler) de cet animal déclenchant les passions. Mickey incarne-t-il le rouleau compresseur culturel américain ou est-il, au contraire, soluble dans un goût européen un brin iconoclaste? Trente-cinq dessinateurs suisses en proposent ainsi leur version. Autrement, «Bédéphile» se penche sur Hugo Pratt, mort il y a vingt ans à Grandvaux, sur le Genevois Pierre Strinati, à qui le genre doit sa respectabilité actuelle, et bien entendu sur Blutch, hôte d'honneur 2015 (Noir sur blanc, 288 pages). 

«Mix & Remix, Noyau, Pajak, Les étoiles souterraines». Attention, poids monstrueux! Il est possible de caler une commode avec cet énorme bouquin retraçant le parcours commun de trois dessinateurs de chez nous, que ce soit en Suisse ou en France. Tout commence avec «La Nuit», créé par Pajak en 1986. Cet hebdomadaire se verra suivi par «Good Boy», plutôt axé sur la musique. Il y aura ensuite «Culte», puis «L'éternité hebdomadaire», et enfin «L'imbécile de Paris». La publication la plus durable à ce jour. Elle tiendra le coup jusqu'en 2006. L'actuel volume, conçu de manière luxueuse, retrace le parcours des trois quinquagénaires (même si Pajak est de 1955). Il offre une large sélection de leurs œuvres graphiques, encadrées par des textes d'Antoine Duplan et Philippe Garnier. Il y a déjà là un peu de nostalgie. L'humour et la critique sociale partent aujourd'hui dans d'autres directions (Noir sur blanc, 528 pages). 

«Martial Leiter, Les ombres éblouissantes». Né en 1952 dans le canton de Neuchâtel, Leiter s'est forgé depuis plus de trente ans une réputation de dessinateur acerbe. On se souvient de ses illustrations très graphiques, données à une presse si possible de gauche. L'homme ne se limite bien sûr pas à cela. L'ouvrage actuel, énorme lui aussi, comprend ses gravures à la pointe sèche et ses encres, parfois mariées au fusain. Le lecteur découvre du coup des insectes et des épouvantails, des oiseaux et des paysages alpins. Ces «ombres éblouissantes», où tout se réduit à l’essentiel, possèdent un évident côté calligraphique. Bien qu'essentiellement consacré aux images, bien reproduites sur un joli papier avec de beaux contrastes, l'ouvrage comprend néanmoins quelques textes. Ils sont dus à Philippe Garnier, Françoise Jaunin, Christophe Gallaz et Daniel de Roulet. (Les cahiers dessinés, 320 pages). 

«Carnet d'Arménie», de Corinne Desarzens. «A force de trop se pencher sur l'état du monde, on peut sauter dans le vide. On peut aussi aller en Arménie.» C'est ce qu'a fait Corinne Desarzens. Une courte halte. Dix jours. Certains voyagent avec leur appareil photo. Chaque image doit alors dire: «j'y étais». La romancière préfère le crayon et l'aquarelle. Des modes anciens, mais qui obligent à regarder, même si les oeuvres les plus complexes se voient terminées le soir, à l'hôtel. Autre mérite, «le dessin supprime le superflu». Autant dire qu'il sélectionne. Il y a aussi la mise en pages. Elle unit, ou réunit. Le blanc possède ici toute son importance. Le dessin reste par essence un art lacunaire. J'avais vu le carnet sans le texte, ajouté depuis. Je lui trouvais davantage de mystère. Il faudra faire sans les mots, ou avec des mots placés ailleurs, quand Corinne publiera ses autres carnets sur les Pouilles ou Séville. (L'Aire, 88 pages).

Photo: L'un des insectes de Martial Leiter.

Texte intercalaire.

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