Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES/Les "Cahiers dessinés" s'exposent à Paris

Un œil droit nous regarde. Un œil en noir et blanc. Rien là que de très normal. L'affiche annonce l'exposition que la Halle Saint-Pierre de Paris, au pied de la Butte Montmartre, consacre aux «Cahiers dessinés». Un ensemble de livres d'images, placé sous le signe de l’œcuménisme. Dans cette collection, Pierre Alechinsky peut cohabiter avec Martial Leiter ou Chaval. L'art avec un grand «A» ne prime pas sur la caricature de presse, l'humour ou l’œuvre de marginaux. Frédéric Pajak, qui dirige les «Cahiers», s'interdit toute hiérarchie, finalement artificielle. Il n'exclut pas non plus. Siné trouve ici sa place, lui qui fut brutalement rejeté d'un «Charlie Hebdo» désormais sanctifié... 

La présentation se fait au touche-touche sur deux étages dans ce lieu qui a passé comme tant d'autres (comme trop d'autres?) du commerce ou de l'industrie à la culture. Elle table sur l'abondance. Elle joue de l'hétéroclite. En un mot, elle brasse. Il faut dire que la série d'ouvrages aujourd'hui sortis devient très nombreuse. C'est l'occasion d'en parler avec Pajak, aujourd'hui auréolé d'un récent Prix Médicis. Pour un livre abondamment illustré, bien sûr (1). «Mais moi, je ne prends le crayon qu'un mois et demi par an, alors que j'écris tous les jours. Je crée seulement les dessins qui me seront utiles.» 

Frédéric Pajak, comment l'aventure a-t-elle commencé?
Il y a longtemps... Je pensais déjà monter en 1978 une collection sur le dessin. J'étais à Los Angeles. Un éditeur français m'en avait fait la proposition. Puis il a fait faillite, et je suis resté avec ma liste de noms. J'en ai reparlé à la fin des années 90 avec Vera Michalski, une amie de trente ans. Son mari Jan, avec qui elle avait fondé en Suisse «Noir sur blanc», vivait encore. Ils m'ont dit: «D'accord, on signe tout de suite un contrat.» On est parti avec l'idée d'une maquette et d'un format alors fixes, et aujourd'hui bousculés. On a commencé à sortir des titres. Six la première année. Aujourd'hui, le nombre tourne plutôt autour de huit, revue comprise. 

Vous entendiez élargir au maximum la palette.
Bien sûr! A l'époque, il ne se publiait rien sur le dessin, qui n'était pas encore redevenu à la mode. Rien, à part de la BD. L'humour avait été oublié. Il s'agissait de le réhabiliter. Je pensais alors à Steinberg. A Topor. Le dessin de presse semblait réservé à la seule consommation immédiate. Goya aurait pourtant été un formidable dessinateur de presse. Dès le départ, j'ai donc pensé à tout inclure, de Van Gogh jeune à l'art brut, avec une évidente volonté de ne pas tenir compte des valeurs culturelles et commerciales. 

Cela supposait des prises de risques.
J'ai publié de véritables inconnus. Des gens qui n'avaient jamais exposé, ou presque. Je vous citerai juste le cas Patrick van Ginneken, dont la Halle saint-Pierre propose une série d'autoportraits. J'allais parfois chez une ophtalmologue. Je remarquais les tableaux sur les murs de son cabinet, qui changeaient régulièrement. C'étaient les œuvres de son mari, qui s'est un jour suicidé. Je lui ai demandé s'il lui arrivait aussi de dessiner. Elle m'a dit oui. Elle est venue en famille me voir avec une valise bourrée de ses croquis. Ils font l'objet d'une notice dans la revue actuelle et ils feront sans doute par la suite le contenu d'un «Cahier». La revue annuelle, qui est la chose qu'il me plaît le plus de faire, constitue pour moi une sorte de banc d'essai. Elle ouvre des pistes. 

Comment faites-vous votre travail de sélectionneur?
Ce n'est pas difficile. Editer, c'est juste du travail. Il faut voir beaucoup de dessins. Pour Tetsu, qui était alors un vieux monsieur, il m'est passé entre les mains 22.000 feuilles. J'en ai fait un article, puis un livre. Les choses deviennent plus aisées depuis que nous avons commencé à bien vendre, en dehors des petits circuits confidentiels, grâce à une meilleure distribution. Nous tirons aujourd'hui au minimum à 3000 exemplaires. Il y en a eu 5000 de vendus pour Topor. Certains titres ont évidemment davantage de succès que d'autres. Le Mix & Remix a beaucoup plu. Avec Chaval, c'est incroyable! Il y a d'ailleurs eu un second tome.

Quelle qualité une dessinateur doit-il posséder, Frédéric Pajak, pour se retrouver dans les «Cahiers dessinés»?
Il faut que je sois étonné. Interpellé. Cela dit, la collection, dont je ne rejetterais a posteriori que deux ou trois titres, ne reflète pas obligatoirement mes goûts personnels. Je ne tiens pas compte non plus de mon style propre de dessin. Il ne faut pas mélanger. C'est très clair dans ma tête. Je regarde les autres, qui représentent à mes yeux une palette infinie. Une collection de cahiers dessinés, c'est finalement plus large, plus ouvert, qu'une collection littéraire. Je pense respecter une ligne, mais j'espère bien qu'elle demeure invisible. Je ne satisfait ainsi pas d'attentes. J'ai en plus la chance d'avoir avec Vera une personne me laissant une liberté totale.

(1) C'était pour le tome III du "Manifeste incertain", paru chez Noir sur blanc.

Pratique

«Les cahiers dessinés», Halle Saint Pierre, 2, rue Ronsard, Paris, jusqu'au 14 août. Tél. 003331 42 58 72 89, site, Ouvert du lundi au vendredi de 11h à 18h, samedi de 11h à 19h, dimanche de 12h à 18h. La revue No 10, véritablement monumentale, vient de paraître. Elle reflète l'exposition et compte 432 pages. Parmi les dernières parutions, il faut signaler «Les grandes filles» d'Anna Sommer, 160 pages. Photo (Tribune de Genève): Frédéric Pajak, auteur et directeur de collection.

Prochaine chronique le mardi 3 février. Culture, la nébuleuse Prada prend de l'ampleur.

 

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