Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES / Le best-seller de l'été, Montaigne!

En voilà un qui ramène sa fraise! Au début de l'année, Albin Michel sortait la version française de la biographie de Michel Eyquem, intitulée «Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse». L'Anglaise Sarah Bakewell en faisait presque l'ancêtre des blogueurs. A la mi-mai paraissait «Un été avec Montaigne» d'Antoine Compagnon. Le professeur au Collège de France reprenait les émissions faites en 2012 sur France Inter, à la demande du directeur de la chaîne Philippe Val.

Les versions radiophoniques avaient déjà réuni un nombreux public. Coédité par France Inter, le livre marche du tonnerre de Dieu, pour autant qu'on puisse utiliser la formule pour le père présumé des sceptiques en matière de religion. Début août, il avait ainsi atteint les 60.000 exemplaires, ce qui le plaçait, selon la FNAC, en cinquième position derrière la dernière daube en date de Dan Brown («Inferno) et quelques indécrottables «nuances de Grey». Plutôt mince, l'ouvrage semble devoir atteindre les 100.000 copies à la fin août. Il se trouve en effet toujours des gens pour «lire le succès». Et la Une du «Figaro» le 9 août constituait pour lui une fantastique publicité gratuite.

Un défi pour Antoine Compagnon

Mais de quoi s'agit-il? De nous rapprocher d'un auteur mort il y a plus de quatre siècles, puisque Michel Eyquem, seigneur de Montaigne et un temps maire de Bordeaux, a disparu en 1592. «Quand Philippe Val m'a demandé de parler des «Essais» sur France Inter, quelques minutes chaque jour de la semaine, l'idée m'a semblé très bizarre», confesse Compagnon dans son actuelle préface. «Le défi était si risqué que je n'ai pas osé m'y soustraire.» Se trouvent donc là quarante mini-chapitres, tous de même longueur. L'approche se veut thématique. Il y a là l'engagement comme l'idée de perpétuelle mobilité des choses, la guerre ou cette volonté d'aller (déjà!) vers un large public. Montaigne a en effet rédigé les différentes versions de son texte en français, alors que la latin régnait en maître et que notre langue restait en gestation.

Cette suite d'éclairages se lit très facilement. Les Indiens de Rouen, qui regardaient l'Europe avec des yeux tout neufs, trouvent leur place aux côtés de considérations sur la politique, l'amour ou l'amitié. L'ouvrage serait-il du coup trop accessible? Pour certains apparemment, oui. La vulgarisation n'a pas bonne presse. Compagnon l'explique pourtant bien au «Figaro». «Pour ma part, je n'ai joué que mon rôle de passeur, d'intercesseur, avant de m'effacer devant une œuvre magistrale.» N'empêche que les vendeurs m'ont regardé avec une moue quand j'ai acquis mon volume à L'Ecume des Pages, qui reste la dernière grande librairie classique de Saint-Germain-des-Prés depuis la modernisation de La Hune. «Un succès facile et très médiatique...»

Issu des grandes écoles

L'auteur n'est pourtant pas n'importe qui. Né en 1950, Compagnon est issu d'une de ces familles de militaires qui ont encore un pied non pas dans le XXe, mais le XIXe siècle. Il devait faire Saint-Cyr. C'est dire. Le jeune homme a bifurqué vers d'autres des ces «grandes écoles» supposées former une élite. Polytechnique, puis Pont et chaussées. Notez que cela vaut toujours mieux que l'ENA, cette mine d'incompétents prétentieux. L'étudiant a cependant fait de son vice secret, la littérature, un objectif puis sa profession. Il enseigne aujourd'hui à la Sorbonne et au Collège de France, après avoir donné une «french touch» à plusieurs universités américaines. Et maintenant qu'il évite de faire ennuyeux (j'ai failli écrire chiant), comme l'exige la tradition académique, les intellectuels lui en veulent...

Mais dans quel monde vivons-nous? Pas celui de Monsieur de Montaigne, assurément.

Pratique

«Un été avec Montaigne», d'Antoine Compagnon, aux Editions Equateurs Parallèles et France Inter, 170 pages. Photo (Collège de France): Antoine Compagnon, bien sûr, pas Montaigne!

Polar: une nouvelle enquête de Voltaire

Ce sont «Les mystères de Paris» avant la lettre. Eugène Sue restait loin d'être né quand se déroulent les enquêtes de Voltaire, écrites par Frédéric Lenormand. Pour jouer les détectives, il fallait un philosophe encore fringant. Tout se passe donc en 1733, alors que ce diable d'homme allait fêter ses 39 ans et qu'il entamait une liaison assez peu cérébrale avec une certaine Emilie du Châtelet.

«Le diable s'habille en Voltaire» constitue le troisième volet de cette saga, après «La baronne meurt à cinq heures» (2011) et «Meurtre dans le boudoir» (2012). Les choses se corsent, pour cette nouvelle plongée dans un XVIIIe siècle noir, à la Sade ou à la Cagliostro, qui contrebalance celui, très raisonneur, des Lumières. Belzébuth semble apparaître partout dans Paris, alors que les cadavres, eux, disparaissent. Il y a notamment celui d'une marchande à la toilette, qui fait d'étranges allées et venues entre son domicile et le sinistre cimetière des Saints-Innnocents, situé là où se trouve aujourd'hui le Forum des Halles...

Ton dix-huitième pour Frédéric Lenormand

Lenormand maîtrise admirablement son sujet. C'est un dix-huitiémiste expérimenté. Entre autres! La bibliographie torrentielle de ce romancier, né en 1964, comprend en effet les nouvelles aventures du juge Ti, vivant en Chine sous la dynastie Tang qui dure comme chacun sait de 618 à 907 de notre ère. Tout se voit donc écrit dans un style voltairien, fait de sous-entendus et de bons mots. Excellent policier, capable de se repérer dans les carrières de pierre qui rongent les entrailles de la capitale, le futur auteur de «Candide» traverse pourtant une phase creuse de sa carrière d'écrivain. Il monte alors, avec les comédiens du Français, son épouvantable tragédie «Adélaïde du Guesclin», dont des vers rythment «Le Diable s'habille en Voltaire». Comme le dit Lefrançois, «Marivaux avait mis toute son intelligence dans ses pièces, Voltaire avait mis la sienne partout ailleurs.»

Dans ces conditions, pourquoi le lecteur, qui prenait un plaisir fou à lire «Meurtre dans le boudoir», reste-t-il ici un peu sur sa faim? A cause de l'intrigue. Passe encore que l'histoire reste presque incompréhensible. Mais au moins aurait-il fallu trouver un dénouement défaisant ses nœuds. Or ici, Lenormand retombe mal sur ses pieds. Il est vrai qu'ils se situent souvent dans une tombe!

Pratique

«Le diable s'habille en Voltaire», de Frédéric Lenormand, aux Editions JC Lattès, 301 pages.

L'autofiction du peintre Lorenzo Viani

En 1908, à 26 ans, Lorenzo Viani arrive à Paris. C'est la ville où cet Italien se doit de vivre au moins un hiver. Il s'agit non seulement de la capitale des arts vivants, mais du lieu mythique où a émergé en 1871 la Commune, noyée dans un bain de sang après une semaine d'incendies.

Ce provincial va subir cette période comme une ascèse. Pauvre, affamé, désorienté, il ne croisera que des fantômes, aussi tourmentés que lui, dans cette cité où un jeune peintre trouve sa place parmi les miséreux. A La Ruche, que venait alors de quitter Picasso, la folie guette. Le désespoir. Le suicide. Ne peut sauver qu'un sombre humour, et puis à la fin la fuite.

Tableau noirci

Dans ce livre sur la vie de bohème où il noircit, si j'ose dire, le tableau, Viani se portraiture lui-même. Mais retouché. D'où l'étiquette «roman» apposée à «Un hiver à Paris», publié à Milan en 1925, et resté jusqu'ici inédit en français. Viani (1882-1936), qui connaissait alors le succès, synthétise ses expériences de jeunesse. Trois séjours se sont vus fondus en un. Des libertés ont été prises avec les lieux et les personnages. Un s'agit bien d'un «Bildungsroman», avec tout ce que l'exercice peut offrir d'exemplaire.

Une occasion de découvrir le Toscan dont l’œuvre pictural, comme celui de la plupart des peintres transalpins de l'époque, reste mal connu sous nos latitudes. Pour passer pour grand artiste, il a trop longtemps fallu rester à Paris...

Pratique

«Un hiver à Paris», de Lorenzo Viani, traduit par Gérard Genot, aux Editions l'Age d'Homme, 193 pages.

Prochaine chronique le lundi 19 août. George Cukor à la Cinémathèque suisse de Lausanne et au CAC de Genève.

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