Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES/La photo exotique de Charles Fréger à Hans Silvester et Yann Gross

Crédits: Charles Fréger/Rencontre d'Arles

Il y a un moment, presque douloureux, aux «Rencontres» d'Arles qui se poursuivent cette année jusqu'au 25 septembre, à l'exception de certains accrochages. C'est le moment où le visiteur de fond arrive à la halle abritant les livres de photographie de l'année. Posés sur des tréteaux, il y en a tant que l'ensemble donne un sentiment de vertige. Pourquoi, pour qui tout ça? La plupart de ces ouvrages ne se trouve du reste ans aucune librairie, même spécialisée. Heureusement, d'ailleurs. L'amateur ne saurait plus quel bouquin extraire de cette masse. 

Il semble bien sûr normal qu'un photographe veuille «son» livre. Il fixe un travail, qu'il clôt du reste souvent. Il garde la mémoire d'une exposition, par principe éphémère. Il sert aussi de carte de visite. De preuve d'existence. On sait le prestige que gardent par ailleurs les mots écrits noir sur blanc (1). D'où la volonté d'un auteur de donner le travail le plus personnel possible, au grand dam des éditeurs. «Beaucoup d'artistes viennent nous apporter une maquette bétonnée jusqu'au moindre signe graphique», remarquait il y a quelques jours à l'Elysée de Lausanne Fabienne Pavia, responsable de "Le Bec en l'air" de Marseille. «Un travail d'édition se fonde pourtant sur le partage, la communauté d'idées. Nous ne sommes pas de simples imprimeurs.» 

Dans la pléthore de titres, dont les mêmes se retrouvent toujours en rayon, même à la boutique de l'Elysée, j'ai fait un choix assez classique. On y retrouvera plusieurs prroductions issues d'Actes Sud, poids lourd du genre et partenaire des «Rencontres» d'Arles. Leur ville d'origine. 

«Yokainoshima»
de Charles Fréger

L'année dernières, Charles Fréger» sortait «Bretonnes», qui constituait à la fois une mise en valeur et une ethnographie de la coiffe de Pimpol ou de Saint-Gouazec. Le livre et l'exposition qu'il accompagnait ont connu un beau succès. Mérité. Le photographe a su éviter tout folklore pour donner des images graves, un peu froides, dont les fonds de décors naturels se sont vus savamment estompés. 

Fréger revient aujourd'hui avec une «célébration d'un bestiaire nippon». Les prises de vue lui ont sans doute pris plusieurs années. "L'île aux monstres" que suppose le terme «yokainoshima» n'existe pas. Il s'agit d'un lieu composite regroupant toutes les parties de l'archipel qui possèdent encore des rites costumiers liés au passage des saisons. Depuis des siècles, les mêmes vêtements, ou presque, se voient repris dans les campagnes. Avec des tissus, mais aussi des branchages ou de la paille se créent des personnages inhumains (animaux, fantomatiques, divins...) , souvent masqués. Tout un univers ressurgit là des tréfonds de l'esprit, comme dans certains carnavals helvétiques. 

Présentés d'une manière statique, les personnages semblent figés pour l'éternité. Un choix heureux. Le mouvement donnerait l'idée d'une évolution possible. C'est beau et inquiétant. Etrange et coloré. Intemporel et présent. Plusieurs spécialistes japonais ont écrit des textes me paraissant très savants. (Actes Sud, 256 pages) 

«Le livre de la jungle»
d'Yann Gross

On connaissait Kipling. Il faut l'oublier. A 35 ans, le Veveysan Yann Gross donne sur l'Amazonie un livre décalé, comme était dé-paysé son «Horizonville», où le spectateur voyait, en plein Valais, des Suisses vivant à l'Américaine. Ici, nous sommes réellement en Amérique du Sud, près du fleuve découvert par Francisco de Orenella en 1541. Mais, dans des images aux tons pâles, le Suisse montre l'envers de ce qui constitue aussi un décor. Naturel, en l'occurrence. Tout se retrouve en effet perturbé dans la plus grande forêt du monde, qui se mue inexorablement en terrain vague.

Entre acculturation et vestiges appauvris de traditions et de mythes anciens, Gross cherche son chemin, qui croise parfois la redoutable transamazonienne. J'avoue avoir trouvé son exposition arlésienne, avec ses cubes lumineux (évidemment, au Magasin électrique!) spectaculaire, mais ratée. C'était du pur gadget, inventé par un bureau lausannois avec la bénédiction de la très «arty» Fondation Luma. Le livre se révèle supérieur. Les photos s'y voient mises en regard de quelques lignes de texte, percutantes, écrites en vert (comme la forêt). Au spectacle succède la réflexion. Plutôt morose, cette dernière... (Actes Sud, 232 pages) 

"Bench"
d'Hans Silvester

A 78 ans, l'Allemand fait partie de doyens de la photographie de terrain. Membre de l'agence Rapho depuis 1965, il s'est attelé les années 1980 à des reportages de longue haleine sur les mutations écologiques et sociales modifiant en profondeur la Planète. Depuis 2000, il parcours l'Afrique en quête d'ethnies méconnues, à l'identité inévitablement menacée. De 2008 à 2015, il s'est rendu deux fois par an en Ethiopie, dans un pays bien plus varié que les Occidentaux l'imaginent. Son terrain, c'est le sud. Son objet d'étude, les Bench. 

Les Bench sont peu nombreux: 130 000. Ils vivent en altitude, à 600 kilomètres de la capitale, dans une ambiance favorable. Climat sain. Sol fertile. Petites communautés. Isolation presque totale. Un bien dans un pays immense souvent frappé par la catastrophe, politique ou naturelle. Les traditions demeurent intactes. La plus spectaculaire consiste à peindre les maisons avec des décors sans cesse renouvelés. C'est là l’œuvre des femmes. 

Il s'agit donc d'une image positive, que d'aucuns ont trouvé trop souriante à Arles, où Silvester a été invité par le Méjan d'Actes Sud. Le livre, d'assez grand format, reflète à la fois le mode de vie et la créativité des Bench. La photo colorée reste très classique. C'est un peu celle que véhicule depuis des décennies un magazine comme «National Geographic». (Actes Sud, 238 pages, mise en librairie le 7 septembre) 

Flor Garduño

Il n'y a pas qu'Actes Sud et de gros livres cartonnés, ou toilés, à prix musclés. Depuis le début des années 1980, Photopoche accomplit un vrai travail de popularisation du 8e art. La collection initiée par Robert Delpire en arrive aujourd'hui à son 155e titre avec ce petit album dédié à Flor Garduño. Les images viennent comme d'habitude après un texte liminaire et lumineux, ici signé par Francisco Reyes Palma. 

Née en 1957 à Mexico, formée auprès du monument national de la photographie Manuel Alvarez Bravo, Flor donne beaucoup dans ce que l'on pourrait appeler la "sud-américanité". Il s'agit d'un mélange de racines indiennes, de surréalisme ambiant, d'érotisme un peu lourd et de morbidité liée à une vie débordante. On a beaucoup parlé de Flor, il y a une vingtaine d'années. Le chemin de l'artiste passait alors par la Suisse. Elle s'est fait depuis un peu oublier. Il y a, de cette inconditionnelle du noir et blanc bien contrasté, des œuvres déjà vues, et d'autres nouvelles. Il s'agissait d'établir un équilibre. (Photopoche, pages non numérotées) 

(1) Notons que la maison fondée en Pays de Vaud par Vera Michalski se nomme Noir sur Blanc.

Photo (Charles Fréger/Actes Sud): L'un des costumes traditionnels japonais. Celui-ci figure parmi les plus sages et les plus classiques.

Prochaine chronique le vendredi 2 septembre. Photo toujours. Le Jeu de Paume, à Paris, honore Josef Sudek. La chronique actuelle a paru par erreur le 26 août non relue et a ensuite été déprogrammée. Voilà ce que c'est que de travailler à l'avance...

 

 

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