Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES/La France fête les 70 ans du bikini, lancé dans le scandale en 1946

Crédits: DR

Sur l'affiche de l'exposition, qui se multiplie à la sauvage sur les murs de Paris, une Ava Gardner dans sa plastique de 1946 aguiche le chaland. Le public retrouve comme de juste l'actrice sur la couverture du livre. Elle y arbore le même maillot de bains deux pièces citron, couleur convenant bien à une noiraude. Il s'agit de rappeler que le bikini à 70 ans. Ava n'est aujourd'hui plus, mais elle passait à l'époque pour «le plus bel animal du monde». Je doute que le féminisme ambiant autoriserait aujourd'hui un tel slogan. Il était pourtant flatteur, surtout pour une star aussi féline.

Si un accrochage en galerie, un album illustré et un roman célèbrent aujourd'hui l'anniversaire du bikini chez nos amis d'outre-Jura, c'est bien entendu parce qu'il constitue une invention française. Le maillot est né dans l'imagination d'un ingénieur automobile. Louis Réard (1897-1984) avait le sens de l'aérodynamique et de la carrosserie. Il pensait surtout que les femmes issues de la Libération aimeraient à libérer aussi leur corps des pesanteurs du maillot mouillé. Sans compter le fait que l'époque, très hygiéniste, pensait que le soleil était notre ami. Bronzez et tout ira bien.

La bombe et l'atoll

Pourquoi parler de bikini? Parce que les Américains, grands amis de la France, venaient de procéder à des essais nucléaires sur l'atoll de ce nom. L'affaire avait fait du bruit, si j'ose dire. Mais pas si négativement que ça. Les victimes d'Hiroshima et de Nagasaki demeuraient perçues comme ennemies. L'atome n'était pas encore synonyme d'irradiations et de maladies à long terme. L'une des bombes portait d'ailleurs l'effigie affriolante de Rita Hayworth, qui venait de triompher dans «Gilda». Précisons que la rousse explosive avait émis une protestation publique véhémente, en dépit des risques politiques que cela supposait. Elle était pacifiste et pensait que le minimum eut été de lui demander son avis avant le lâcher de la bombe. 

Louis Réard avait donc, pour le confort de l'usagère, réduit le tissu au minimum. Deux triangles en haut, Deux en bas, un derrière et l'autre devant. On n'était jamais allé aussi loin dans l'indécence. Et pourtant! Dans les années 1910, quand le producteur Mack Sennett avait lancé dans des courts-métrages comiques ses «bathing beauties», leurs jambes nues avaient déjà produit le même effet. Toujours est-il qu'aucun mannequin n'accepta de porter le bikini pour le défilé du 5 juillet 1946 à la piscine Molitor de Paris, chef-d’œuvre Art Déco. Il fallut donc engager Micheline Bernardini, danseuse nue au Casino de Paris. Celle-ci trouvait du coup sa nouvelle tenue très habillée.

L'Amérique réticente

Ce fut un succès, mais de scandale. Le bikini allait mettre des années pour s'imposer, avant de devenir, et de rester jusqu'à aujourd'hui, le costume de bain le plus vendu en France. Ava Gardner ne porte ainsi pas un bikini sur la photo, mais un deux pièces. La prude Amérique n'osait pas une telle inconvenance. Des critiques de mode tentèrent cependant, comme l'explique le livre de Ghislaine Rayer et Patrice Galupeau, de justifier ce refus par l'anatomie et non par la morale. Forcément petites, les Françaises avaient des jambes plus courtes que les Texanes ou les Californiennes. Il leur fallait un maillot plus réduit afin de rétablir un équilibre. 

En fait, si Ava ne porte pas de bikini, c'est à cause de la censure. Depuis 1934, Hollywood avait adopté le «Code Hays», fixant une liste d'interdictions. Le cinéma plutôt olé-olé des premières années du parlant avait dû jouer avec les mots. Il lui restait cependant impossible de le faire avec des images. Or l'exhibition du nombril se voyait expressément prohibée par le Code. Ce dernier tiendra bon, en dépit d'attaques isolées, jusqu'au début des années 1960. Le premier vrai bikini vu là-bas sur les écrans sera donc celui de notre compatriote Ursula Andress dans «James Bond contre le docteur No» en 1962. Ceci dit avec un bémol. Ce film anglais à petit budget n'était au départ pas destiné au marché américain.

Du bikini au burkini 

En 1962, le bikini avait déjà droit de cité partout en France, alors qu'il restait prohibé dans l'Espagne franquiste. Brigitte Bardot, alors starlette, avait fait sensation avec celui qu'elle arborait sur la plage du Festival de Cannes en 1953. Une plage où c'est aujourd'hui le très vilain burkini qui devient un objet de réprobation, voire d'interdit, voire encore de verbalisation. Autre temps, autre mœurs...

Visible pour quelques jours encore, l'exposition est agréable. Le livre apparaît banal, sans humour et plutôt mal imprimé. Il n'en a pas moins fait l'objet d'un nombre record de recensions dans la presse française cet été. Les quotidiens, et je ne parle pas des journaux féminins, ont fait leurs choux gras des festivités anniversaires. Certains périodiques y sont allés de leur dossier bikini, ce qui change il est vrai agréablement de ceux sur l'insécurité, le terrorisme ou l'intégration des minorités.

Un roman plombé 

Il me reste encore à parler du roman, intitulé «Deux-pièces». Le lecteur doit cet opuscule (le récit lui-même se limite à 75 pages avec une énorme marge, un gros caractère et un grand interligne) à Eliette Abécassis. La dame jouit d'une certaine aura intellectuelle. Fille d'un grand penseur juif et d'une «psy» pour enfants reconnue, c'est un pur produit des grandes écoles. Henri IV, puis Normale supérieure, puis agrégation de philosophie. Elle donne en principe des fictions un peu plombées («Sépharade», Alyah»...) où une judaïcité douloureuse tourne à l'obsessionnel. Ne vous étonnez donc pas si l'histoire, joyeusement commencée à la piscine Molitor un jour de juillet 1946, se termine par le souvenir des camps de la mort. 

Précisons que l'ouvrage se situe dans une nouvelle collection vouée aux «premières fois». De «grand écrivains» (il y a comme cela des exagérations autorisées) y racontent le premier festival de Cannes ou la première académicienne française, Plusieurs titres sont encore prévus en 2016, dont un sur le premier macaron. Je me pourlèche les babines d'avance. Ce biscuit a plusieurs inventeurs putatifs. Quelle sera la solution apportée par Gilles Pudlowski (qui est donc un grand écrivain)? Réponse cet automne, courant octobre.

Pratique

«Le bikini a 70 ans», exposition jusqu'au 30 août à la Galerie Joseph, 7, rue Froissart à Paris. «Le bikini a 70 ans» de Patrice Galupeau et Ghislaine Rayer, aux Editions Michel Lafont, 184 pages, «Deux-pièces» d'Eliette Abécassis, aux Editions Incipit, 100 pages.

Photo (DR): En 1962, Ursula Andress offrait aux Américains leur premier vrai bikini avec "James Bond contre le Dr No".

Prochaine chronique le vendredi 26 août. La Renaissance au Landesmuseum zurichois. Un échec de super luxe.

 

 

 

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."