Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES/La Fondation Barbier-Mueller honore trois peuples inconnus

Ce n'est pas qu'un musée de référence et une collection mondialement connue d'art extra-européen. Depuis 2010, la Fondation culturelle Barbier-Mueller édite des livres, avec l'aide de Vacheron & Constantin. Leur but scientifique est précis. Il s'agit de publier sur des peuples inconnus une série d'ouvrages aussi complets que possible, pendant qu'il reste temps. La plupart des minuscules groupes ethniques envisagés subit aujourd'hui une acculturation avancée. Seuls quelques anciens maintiennent une mémoire devenue défaillante. 

Le cas semble patent avec «Les Altaïens» de Clément Jacquemoud, l'un des trois volumes sortant presque simultanément. Il s'agit d'un groupe fort peu nombreux, aux confins de la Sibérie, de la Chine de la Mongolie et du Kazakhstan. Il y a plusieurs siècles que ses traditions chamaniques ont été ébranlées par les missionnaires orthodoxes, puis la doxa communiste. En ce moment, les différentes branches des Altaïens, qui comprennent en tout quelques dizaines de milliers d'individus, sont soumises aux pressions russes et chinoises sur le plan politique, sans oublier l’infiltration bouddhique et protestante évangélique pour ce qui est de la religion. Le tout sur fond de tourisme galopant. Déjà attirants par leur spécificité, les Altaïens ont à la fois la chance et la malchance de vivre dans des paysages magnifiques évoquant... la Suisse.

Des Chinois matrilinéaires 

Cette étrangeté attirant les regards extérieurs se retrouve avec les Na chinois, qui vivent près du médiatique lac Lugu. Une mauvaise interprétation de leurs mœurs en a fait, aux yeux du public, une sorte de «fossile vivant» (ce qui vaut tout de même mieux que d'être un fossile mort). Les Chinois les imaginent soumis au matriarcat, alors que les Na se contentent d'être matrilinéaires (descendants par les femmes), les hommes visitant leurs compagnes la nuit sans vivre avec elles. Leur civilisation va bien sûr au-delà de cet aspect sensationnel, comme le montre Pascale-Marie Milan, qui remet tout en contexte.

Après l'Asie, l'Afrique. Gustaaf Verswijver aborde les Jiye. Il aurait dû bénéficier d'une bourse pour compléter ses informations. Son ultime voyage s'est hélas mal passé. En 2013, le scientifique belge s'est retrouvé expulsé par les sujets de ses observations au bout de deux heures seulement. Il faut dire qu le Jiye vivent au «pays de la grande soif», autrement dit au Sud du Soudan. Une région dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle connaît des remous. Voisins des Toposa, mieux connus, les Jiye forment depuis deux siècles un petit groupe solide, habitué à la survie. Ils ne sont que 8000. La population d'un gros village en Suisse.

Allez voir l'exposition sur le Nigeria

Abondamment illustrés, ces trois livres répondent à l'exercice de corde raide imposé par la Fondation. Il doit à la fois s'agir des documents savants et de textes compréhensibles pour un public motivé. La difficulté se trouve accrue par le fait que le lecteur ignore tout, mais absolument tout, du sujet avant de de plonger dans la première page. Autant dire qu'il faut de le gaver de notions ethno-sociologiques sans susciter son indigestion. Les auteurs y parviennent avec plus ou moins de bonheur. L'écriture constitue pour eux une activité annexe par rapport à la recherche sur place. 

Je terminerai cette chronique en rappelant que l'exposition sur le Nigeria du Musée Barbier-Mueller vit ses derniers jours. Elle fermera ses portes le 17 janvier. C'est l'une des meilleures choses vues à Genève en 2015. A la qualité des œuvres présentées s'ajoute le discours du commissaire Nigel Barley et une mise en scène valorisante. Le succès public ne se montre hélas pas à la hauteur d'un tel effort. Le musée se concentrera ensuite sur la monnaie. Je vous raconterai ça.

Pratique 

«Les Altaïens, peuple turc des montagne de Sibérie», de Clément Jacquemoud, 200 pages, «Les Na de Lijiazui», de Pascale-Marie Milan, 158 pages, «Les Jiye du Soudan du Sud», de Gustaaf Verswijver, 172 pages, livres édités par la Fondation culturelle Barbier-Mueller. Le Musée Barbier-Mueller, 10, rue Calvin, est ouvert tous les jours de 11h à 17h. Tél. 022 312 02 70, site www.barbier-mueller.ch L'actuelle exposition dure jusqu'au 17 janvier. Photo (Clément Jacquemoud): Des Altaïens, bien sûr!
Texte intercalaire.

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