Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES/L'Italie insolite, "Hara Kiri Hebdo" et la Genève de la Restauration

Crédits: Luc-Olivier Merson, Palais des beaux-arts de Lille

Des bouquins. Encore des bouquins. Alors que le «Salon du livre» genevois avance à grands pas (il se déroulera du 27 avril au 1er mai), les présentoirs des librairies ne désemplissent pas de nouveautés. Et encore s'agit-il là de la partie émergée de l'iceberg! Certains des ouvrages que je vous présenterai ici n'auront jamais les honneurs d'une telle publicité. Ils ne déméritent pas. Leur public semble simplement restreint, voire très restreint. 

Dictionnaire insolite de l'Italie, de Régine Cavallaro. Nous sommes vers 1220. Un loup énorme terrorise la région de Gubbio. François d'Assise va voir l'animal, fait le signe de la Croix et lui explique que cela ne peut pas durer. La bête lui répond qu'elle a faim, comme tout le monde. Le futur saint propose un pacte. Elle renoncera à dévorer le gens. Ils la nourriront en échange jusqu'à sa mort. Affaire conclue! Le loup devint le toutou favori des habitants. Une légende, bien sûr. Quoique... A San Francesco della Pace de Gubbio, lors de fouilles archéologiques, on a retrouvé un squelette de loup sous l'autel. Cette histoire, et bien d'autres, se retrouve dans un livre très agréable à lire. Régine Cavallaro y promène son public d'«Orvieto underground» (les grottes) à l'Hôtel Coppola de Bernalda, dans le Basilicate (acheté par le cinéaste). Des haltes gourmandes sont prévues, avec beaucoup de «slow food», mouvement régénérateur italien en dépit de son nom. Tout pourrait sembler souriant. L'auteur a néanmoins laissé une place à la «Terre des feux» où la Camorra brûle les déchets toxiques en Campanie, et à la Xyllela fastidiosa, apparue en 2013. Cette bactérie tue à une vitesse stupéfiante les oliviers, en attendant peut-être les ceps de vigne. (Cosmopole, 155 pages). 

Hermétisme et Renaissance d'Eugenio Garin. Les bons libraires mettent en évidence, généralement à côté de la caisse, les ravissants opuscules édités par Allia, une maison ne donnant pourtant pas dans la facilité. Le volume actuel transcrit ainsi une conférence prononcée à Ferrare, ville métaphysique selon Chirico, en 1986 par Garin (1909-2004). Un des spécialistes reconnus de l'humanisme des XVe et XVIe siècles. L'orateur montre à quel point certains textes hermétiques antiques, alors redécouverts, ont influencé la pensée, et par conséquent la culture artistique. Il y a de l'Hermès Trisgémiste, auteur mythique auquel ont été reliés nombre d'écrits, chez Marsile Ficin ou Pic de la Mirandole. Court, l'ouvrage en paraît d'autant plus ardu. Garin passe vite d'une idée à une autre. Il faut s'accrocher. Mais le jeu en vaut la chandelle. (Allia, 95 pages, en vente dès le 1er avril). 

Genève, la Suisse et les arts (1814-1846), sous la direction de Vincent Chenal, Martine Hart et Danielle Buyssens. Le 19 mai 2014 se tenait à l'Université de Genève un colloque. Il rentrait dans le cadre du gigantesque et indigeste fourre-tout marquant le bicentenaire du rattachement de l'ancienne république à la Suisse. Deux ans de festivités! Les orateurs ont bien sûr parlé politique. Spécialiste du sujet, Irène Herrmann posait ainsi la question «Genève suisse?». Les propos ont cependant tourné surtout autour de la peinture, avec la notion d'une «école genevoise» ou d'une sculpture entrant dès lors dans un cadre national. Rodolphe Töppfer a trouvé sa place comme théoricien d'art. Il y a enfin eu des interventions sur la propagation du chalet suisse jusqu'aux bords du Léman et le concerto «Suisse» de Caroline Boissier-Butini. Une femme! (Georg, 315 pages). 

Ma véritable histoire d'Hara-Kiri Hebdo de Delfeuil de Ton. Dernier survivant avec Willem de «Charlie hebdo», Delfeil de Ton (alias Henri Roussel) chronique aujourd'hui à «Siné Mensuel» et à «L'Obs». C'est pour le défunt «Siné Hebdo» que le journaliste a conçu 83 chroniques de 2500 signes. Pas un plus. Pas un de moins. Il racontait ainsi, de 2008 à 2010, l'histoire d'«Hara-kiri Hebdo», né d'une volonté émise en janvier 1969 par Cavanna et le Professeur Choron. Le duo voulait lancer un hebdomadaire... trois semaines plus tard. En plus du mensuel. Une idée folle, qui s'est pourtant matérialisée, avec le ton et l'esthétique que l'on connaît. La parution s'arrêtera en novembre 1970. Interdiction totale après la Une sur la mort du général de Gaulle titrée: «Bal tragique à Colombey, un mort.» Un ton aussi insolent semble aujourd'hui perdu. (Les Cahiers dessinés, 172 pages).

Photo (Palais des beaux-arts, Lille): Un tableau de Luc-Olivier Merson avec le loup de Gubbio. Si vous regardez bien, l'animal a une auréole au dessus de sa tête.

Cette chronique accompagne celle, située immédiatement plus haut, sur le livre consacré par Xavier Girard à Louise Bourgeois.

Texte intercalaire.

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