Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES/Jan Blanc publie les écrits de sir Joshua Reynolds. Un monument

Crédits: Arte

Le livre est énorme. Monstrueux. Sans doute devrais-je du reste mettre le mot au pluriel. Il faut deux tomes pour contenir les 1110 pages de «Les écrits de sir Joshua Reynolds», que sort aujourd'hui Jan Blanc. Le jeune (41 ans!) doyen de la Facultés de lettres de l'Université de Genève a beau jurer ses grands dieux de ne jamais travailler ni le soir, ni les week-ends. C'est pour le moins un surproductif. Avec ce nouvel ouvrage, sur lequel il a travaillé sept ans, il sort en plus de son domaine de prédilection, la peinture hollandaise ancienne. Notez que ce n'est pas la première fois. On lui devait déjà notamment un album sur Raphaël. 

Pourquoi cette éditions complète des textes théoriques de Reynolds?
C'est une affaire qui remonte loin en arrière. J'ai commencé quand j'enseignais encore à Lausanne. Je me suis rendu compte que la publication de ces textes n'avait guère progressé depuis Louis Dimier, mort en 1943. Les quinze discours prononcés par le peintre à la Royal Academy, dont l'Anglais a été le premier président, ont été réédités dans sa traduction, qui n'est d'ailleurs pas mauvaise. Ces publications récentes ne cherchaient cependant pas à faire sortir de l'ombre une quantité d'autres écrits. Je me suis intéressé à ces inédits, qu'il fallait remettre en contexte. Le livre actuel contient deux tiers de pages jamais imprimées en français et un tiers jamais en anglais. 

Avant d'aller plus loin, les présentations. Jan Blanc, qui est sir Joshua Reynolds?
L'un des principaux peintres britanniques du XVIIIe siècle, né en 1723 et mort en 1792. Je ne pense pas qu'il s'agisse du plus flamboyant. Il y a Thomas Gainsborough, dont il prononcera l'éloge funèbre, alors que les deux hommes se situaient aux antipodes. Il y a ainsi George Romney, trop méconnu. Reynolds a présidé la Royal Academy lors de sa création en 1768 sous l'égide du roi George III. Il ne formait pas le premier choix. On avait d'abord pensé à Francis Hayman. Reynolds ne s'en est pas moins identifié à l'institution, qu'il a jusqu'au bout soutenue à bouts de bras. Fils d'un grammairien, c'est un homme cultivé, qui a beaucoup voyagé. Un grand collectionneur. Il s'agit aussi d'un personnage de réseau, celui-ci allant bien au-delà du monde de l'art. Reynolds frayait avec le célèbre comédien David Garrick ou un littérateur comme Samuel Johnson. 

Comment décririez-vous sa carrière, couronnée de succès?
Elle offre la particularité d'avoir été faite loin de la Cour, qui joue alors un rôle assez faible en Angleterre. Le roi George III lui préfère l'Américain Benjamin West, dont la vision illustrative lui semble limitée. Reynolds est un admirateur de Rembrandt. De Rubens. Pour lui, le sujet compte moins que la manière dont il est peint. En choisissant de faire paraître ses textes de manière chronologique, des premiers essais des années 1750 à sa dernière lettre, lorsqu'il devient aveugle, je montre l'évolution de sa pensée, alors qu'il triomphe comme portraitiste de la bonne société. 

Il faut dire que l'homme arrive au bon moment.
C'est vrai. Avant 1740, la peinture reste une chose importée en Grande-Bretagne. Il y a des Français. Des Flamands. Des Italiens. Ils produisent déjà des portraits, plus de grandes décorations historiques avant tout destinées à couvrir des murs. Né après Hogarth, qui a déclenché un essor national, Reynolds n'a plus besoin de prouver une légitimité face à cette prééminence étrangère. La Royal Academy marque cette reconnaissance d'une école originale. C'est très intéressant. Je prépare du reste aujourd'hui un livre sur la peinture d'histoire anglaise de la fin du XVIIe siècle aux débuts du XIXe. 

Revenons aux textes. Comment y trouver son fil rouge?
Il n'y a pas de grands principes. Reynolds lui-même produit, sur le plan technique, une peinture expérimentale. C'est ce qui explique le mauvais état de conservation de nombre de ses tableaux. Leur auteur peut donc se permettre de changer d'idée au fil du temps. Ce n'est pas un théoricien académique, au sens où nous l'entendons. Il lui arrive parfois de se contredire. Un signe que l'homme ne se fige jamais. On le voit avec son quinzième discours, dont ce piètre orateur sait qu'il resterait le dernier. Après avoir prononcé l'éloge de Rubens et même de Gainsborough, à la peinture à peine esquissée, il revient à Michel-Ange. 

Y a-t-il au moins des choses qu'il aime ou déteste de manière permanence?
Reynolds a horreur de l'affectation. Des effets de manches. De la désinvolture. Cela dit, s'il admire Nicolas Poussin, c'est un peu par force. En fait, il ne l'aime guère. Le Franco-Romain se prend pou lui trop au sérieux. Il reste trop cérébral. 

Il est tout le question dans les écrits de "grands sujets". Reynolds, qui considérait Shakespeare comme une sorte de peintre, en a pourtant fort peu exécutés.
Ses portraits répondaient à une demande. L'artiste en a souffert. Mais c'était la principale source de revenus. Il en est allé de même pour Gainsborough. Pour Romney. Pour bien d'autres plus tard, jusqu'à ce Thomas Lawrence qui débarque en enfant prodige à la fin de la carrière de Reynolds. Ce dernier continuait donc ses effigies, appuyé par tout un atelier bien organisé. 

Ce fut aussi un grand collectionneur et un grand producteur de dessins, qu'on ne voit jamais. Y aura-t-il une suite à votre double livre?
Je publie en effet le catalogue de l'exposition de sa collection, organisée à la fin de sa vie. Elle comportait l'Orion de Poussin, la Suzanne de Rembrandt, un groupe sculpté par Le Bernin... L'artiste a beaucoup acheté. Il a aussi servi d'intermédiaire lors de tractations importantes, comme pour "Les Sacrements" de Poussin. Pour ce qui est des dessins possédés par Reynolds et portant sa marque, un catalogue est effectivement en route, mais il ne sera pas de moi. Donato Esposito s'en occupe. Il montrera aussi la manière dont Reynolds les a utilisés pour trouver des idées de mise en scène. 

Dernière question, Jan Blanc. Mille cent pages, c'est beaucoup. A qui se voit destiné votre livre?
A personne en particulier. Il s'agit d'un ouvrage scientifique, destiné à la recherche. Autrement dit d'un ouvrage de consultation. Cela dit, il y a là des textes fascinants, notamment sur Shakespeare. La théorie elle-même n'offre rien de desséché. Le peintre vous prend par la main. Il vous parle de son art. Il donne ses références. Il ne jargonne jamais. Reynolds nous aide en fait à mieux voir.

Pratique

«Les écrits de sir Joshua Reynolds», publiés et annotés par Jan Blanc, 2 volumes, aux Editions Brepols, 1110 pages.

Photo (Arte): Jan Blanc, qui fait parler Reynolds après avoir écrit sur Raphaël ou Vermeer.

Prochain chronique le vendredi 11 novembre. Le Cabinet des arts graphiques genevois rend hommage à l'éditeur Gérald Cramer.

 

 

 

 

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