Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES/Jack Lang, Dürer, Giacometti ou Saint Laurent?

Impossible de suivre la sortie des livres, même dans un domaine spécialisé. "L'édition est la seule industrie répondant à une baisse de la demande par une hausse de l'offre", disait déjà Jérôme Lindon, le légendaire responsable de Minuit, mort en 2001. Que n'aurait-il pas ajouté depuis! Les presses vomissent de la copie, dont le sort semble peu enviable. Sur les 607 romans de la rentrée d'août, 25 seulement auraient tiré leur épingle du jeu... 

Je vais tout de même vous proposer quelques chroniques d'ici Noël, dernier espoir de débouché avant l'apparition, début janvier, des premiers titres de 2015. Voici du texte pour commencer. Il y aura bientôt des photos. Avec elles, le parcours se révèle plus rapide! 

"Ouvrons les yeux!", de Jack Lang. L'ancien ministre se prendrait-il pour Stéphane Hessel? Son livre ne compte que 37 pages. il s'agit plutôt d'un discours, imaginé avant les "Journées du patrimoine 2014". Une édition anniversaire. Alors qu'il était à la Culture sous Mitterrand, Lang avait imaginé l'événement en 1984. Depuis, les "Journées" ont pris une ampleur internationale, mais les problèmes de conservation n'ont pas évolué pour autant. En France, les monuments et les secteurs historiques doivent survivre en dépit des appétits mercantiles. Les budgets baissent. Les urgences s'accumulent. Des maires incultes, dont celui (ou plutôt celle) de Paris, poussent aux démolitions folles et aux constructions inconsidérées. Lang, qui a beaucoup pompé le journal en site "La Tribune de l'art", fait fort. Il épargne cependant ses camarades socialistes. (HC Editions) 

"Christine de Suède et la musique", de Philippe Beaussant. Elle était laide, autoritaire et bossue. Rien à voir avec l'image splendide qu'en a proposé au cinéma sa compatriote Greta Garbo. Reine à six ans après la mort de son père Gustave-Adolphe, Christine n'en disposait pas moins d'autres atouts. Elle parlait dix langues et aimait les arts, plus la philosophie. Elle a ainsi éprouvé une passion méconnue pour l'opéra, allant jusqu'à écrire le scénario d'un ballet. Auteur d'un ouvrage célèbre sur "Louis XIV artiste", l'académicien français Philippe Beaussant nous dévoile cette facette méconnue d'une personnalité multiple. Tout commence (plus ou moins) en 1654, quand la Suédoise abdique et embrasse le catholicisme. Elle entre alors dans le monde baroque romain, où l'exaltation des sens passe aussi par l'oreille. Un livre savant, mais facile à lire. (Fayard, 219 pages) 

"Avec Giacometti" d'Isaku Yanaihara. Comme Cézanne, Alberto Giacometti (1901-1966) se montrait impitoyable avec ses modèles. Des dizaines de séances étaient nécessaires pour que le sculpteur se déclare satisfait du menton ou de la pointe du nez. Ses victimes se sont du coup racontées par la suite. Jean Genet a écrit "L'atelier de Giacometti". James Lord a rédigé "Un portrait de Giacometti", avant de s'attaquer à sa monumentale (et admirable) biographie du Grison. Isaku Yanaihara, qui posa plusieurs années de suite pour le maître à Paris, avait également édité un livre au Japon. Celui-ci restait interdit de diffusion. L'auteur y racontait sa liaison avec Annette Giacometti, qui avait peu apprécié la chose. Voici enfin ce texte, situé à la fin des années 50 et au début de la décennie suivante. A lire, en dépit de détails trop personnels. (Allia, 222 pages) 

"Le studio d'Yves Saint Laurent", de Jéromine Savignon. Le citron n'était pas tout à fait pressé. Il y a beau eu avoir d'innombrables livres sur YSL et deux films cette année, il manquait le petit guide permettant d'entrer dans un laboratoire que quelques privilégiés peuvent voir sur demande 5, avenue Marceau. Largement illustré, l'ouvrage comporte un texte liminaire où Jéromine Savignon raconte le douloureux accouchement des collections. Quatre par an, ce qui semble beaucoup pour un angoissé chronique. Il y a donc la phase des idées, puis des croquis, des essais sur les mannequins et enfin des conférences avec les "premières mains". Il s'agit à chaque fois d'innover, tout en restant dans une ligne. Le texte se lirait mieux s'il ne participait pas de cette mauvaise littérature que se croient obligées d'adopter les publicités de luxe pour faire chic (Actes Sud, 146 pages) 

"Tessons", de Jean Prod'Hom. "Ce livre n'a reçu aucune subvention." On peut le comprendre. Jean Prod'Hom, qui vit dans le Haut-Jorat, n'entend ici rien démontrer. Il raconte une petite histoire à propos de chacun des fragments de céramique recueillis lors de ses voyages, et ainsi sauvés de l'anéantissement final. Ce collectionneur du minuscule les trie ensuite, pour les conserver dans un ancien meuble d'imprimerie, pourvu de casiers. Il faut parfois remettre de l'ordre dans le désordre ambiant. Ces petits riens le méritent. L'auteur y voit "les morceaux égarés de la beauté du monde". Les plus fortunés de ces "brimborions" reprennent ici vie grâce à la narration. Ils participent du souvenir, qu'ils concrétisent. L'auteur se tire habilement de l'exercice. Il donne à voir (et à aimer) ce que la plupart des gens ne regarderaient pas. (D'autre part, 154 pages) 

"La passion Dürer", sous la direction de Laurence Schmidlin. Le Musée Jenisch de Vevey propose jusqu'au 25 février la présentation de Dürer provenant pour l'essentiel de son fonds. En voici le catalogue, ou plutôt le livre d'accompagnement, où toutes les gravures exposées se voient soigneusement reproduites. Regroupées par sections, des contributions racontent l'histoire des trois amateurs à l'origine du fonds vaudois, la constitution des autres collections publiques ou privées suisses et l'histoire de la "réception" de Dürer dans le pays depuis le XVIe siècle, quand le maître allemand passait par Bâle et par Zurich. Enorme, l'ouvrage souffre d'un véritable exhibitionnisme des graphistes. Trop, c'est trop. Il faut du coup craindre que cet album mode, dont certains textes se révèlent par ailleurs remarquables, vieillisse physiquement vite et mal. (5Continents, 624 pages)

Photo (AFP): Yves Saint Laurent et Zizi Jeanmaire, vers 1970.

Prochaine chronique le vendredi12 décembre. L'estampe japonaise érotique arrive à Paris. Et d'où vient-elle? De Lugano!

 

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