Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES/Histoire genevoise et histoires genevoises

Certaines gens se penchent volontiers sur leur passé. Certaines villes aussi. Tel est le cas de Genève. Pas de mois, ou presque, sans que sorte un livre commentant ou illustrant le passé de la cité. Difficile de donner un sens à ce débordement scriptural. Peut-être faut-il voir là le signe d'une déperdition. Depuis les années 1960, la cité a perdu beaucoup de sa personnalité. Quand on y réside, on ne se sent plus nulle part. L'ancrage a disparu. 

Voici quelques nouveautés pour clore 2014, avant de passer aux livraisons probables de 2015. Il y a là du document et un peu de fiction. Dans ce domaine cependant, le romanesque constitue une autre manière de raconter les choses. De toute manière, en histoire, on reconstitue. 

"Histoire de Genève", de Mathieu Caesar, Corinne Walker et Olivier Perroux. Ils se sont mis à trois pour enjamber les millénaires, puis les siècles. Mathieu Caesar débroussaille le terrain avec "la cité des évêques", contenue dans le premier tome. Il lui faut en fait remonter au-delà afin de rejoindre la nuit des temps. Quelques-uns de nos ancêtres occupaient le site de Saint-Gervais à la fin du Ve millénaire av. J.-C. L'auteur se concentre néanmoins sur les luttes du Moyen Age entre prélats, ducs de Savoie et citoyens. Il donne un texte un peu sec, qui offre l'avantage de la clarté. Corinne Walker nous fait en revanche avancer "de la cité de Calvin à la ville française" avec aisance et séduction. L'historienne s'intéresse autant à la vie quotidienne qu'aux faits politiques. Son ouvrage possède ainsi de la rondeur et de la chair. C'est à Olivier Perroux qu'il appartient de conclure, "de la création du canton en 1814 à nos jours". Il s'agit à nouveau là d'un petit livre sentant le bon élève. Il comporte cependant des choix personnels. La fusillade ne novembre 1932 devient ainsi une péripétie, au lieu de constituer le temps fort d'une martyrologie. (Alphil, chaque tome comprend environ 150 pages) 

"Genève, Voix du Sud", textes réunis et présentés par Bertrand Lévy. Ville internationale depuis les foires médiévales, Genève tient du carrefour. Elle attire autant les gens du Sud que ceux du Nord. Ce sont les premiers qui ont ici la parole. Ils viennent d'Italie et d'Espagne, mais aussi d'Arménie, du Mexique ou d'Argentine. Le compilateur a avant tout retenu des hommes et des femmes (deux femmes pour onze hommes) qui sont presque nos contemporains. Casanova, qui clôt le recueil avec verve, fait un peu figure de pièce rapportée. Et comment voient-ils Genève, tous ces auteurs? Pour beaucoup, il s'agit d'une cité propre et prospère, respirant l'ordre. Un ordre ancien. Quand on lit sous la plume de Rosa Regàs qu'on mangerait chez nous sur le trottoir, on se dit quelle ne le ferait plus trop en 2014. Borges a donné de Genève l'idée d'une ville heureuse. Il est bien le seul. Gonzague de Reynold, qui venait de Fribourg, imaginait en elle une ville latine refoulée. Pierre Gascar, Français, la considérait comme le parangon des villes du nord. Chacun voit midi devant sa porte. Bien fait, l'ouvrage bénéficie d'une longue postface de Bertrand Lévy. (Metropolis, 276 pages) 

"Jeanne de Jussie", d'Anne Noschis. C'est une voix. Une voix féminine qui vient déranger l'unanimité convenue. Non, la Réforme n'a pas été adoptée par tous d'un même élan mystique. Elle a fait ses victimes, condamnées à l'exil. Tel est les cas de Jeanne, religieuse au couvent Sainte-Claire, qui se trouvait au Bourg-de-Four, à l'emplacement de l'actuel Palais de Justice. Elle a décrit jour par jour dans sa chronique l'ordre de son monde se fissurant, puis s'écroulant au milieu de la plus grande confusion. Partisan (mais celui de Bonivard l'est aussi), son texte avait été jadis publié dans la langue d'époque, devenue inintelligible. Anne Loschis, qui s'était passionnée pour Madame de Warens, la "maman" de Rousseau, sur laquelle elle avait publié une énorme biographie en 2012, remet tout d'abord les mots en français moderne. Elle situe ensuite le personnage, morte abbesse en 1561 à Annecy, dans son temps. Un temps qui n'est bien sûr pas encore celui du féminisme. Jeanne de Jussie (ou de Jussy) apparaît ici comme une femme forte, sûre de sa foi, persuadée de son droit, qui vit ce qu'elle considère comme des épreuves. Une bonne lecture pour voir la cité de Calvin d'un autre œil. (Slatkine, 335 pages) 

"Un estomac d'Autriche", de Louis Dumur. Il y a deux ans, quand il s'était s'agit de célébrer Rousseau de toutes les manières possibles, un éditeur avait pensé à ressortir "Le centenaire de Jean-Jacques". Ce petit roman hilarant, publié en 1910, racontait les difficiles fêtes Rousseau de 1878, quand le philosophe restait considéré comme un trublion par les bonnes familles. Le bicentenaire fédéral de 2014 a amené Infolio a exhumer un autre récit de Louis Dumur (1860-1933). "Un estomac d'Autriche" se passe au printemps 1814. Les Autrichiens occupent la ville, qu'ils étaient supposés libérer. L'épicier Jean-Jérôme Vidoudez doit ainsi accueillir, et surtout nourrir, un soldat à l'appétit phénoménal. D'où le titre. Ecrit en 1912, l'ouvrage avait alors paru à Paris et à Genève sous forme de feuilleton (dans la "Tribune de Genève" côté suisse), non sans heurter au passage quelques susceptibilités. La version livre ne sortit du coup qu'en 1932, alors que Dumur avait sombré dans un anti-germanisme presque hystérique ("Le boucher de Verdun, "Nach Paris"...). L'actuelle version revient au manuscrit original. C'est enlevé, mais nettement moins drôle que "Le centenaire de Jean-Jacques". (Infolio, 130 pages préfacées par Nicolas Gex).

Photo (BGE): Genève, ville forteresse au XVIIe siècle.

Ce texte est suivi par un entretien avec Eric Golay sur son roman historique genevois "La bague et le bouquetin".

Prochaine chronique le samedi 27 décembre. Paris montre Emile Bernard, génial à 20 ans, en 1888, et bien décevant par la suite...

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