Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES/Henri Stierlin, "libre passeur" en architecture

Le livre a déjà paru il y a quelques mois. Pour une fois, ce n'est pas grave. Même tardive, l'Antiquité possède une plus longue durée de vie en librairie qu'un roman ou un essai. Il reste donc temps de parler ici du «Ravenne» d'Henri Stierlin. Un album publié à l'Imprimerie Nationale avec des photographies d'Adrien Buchet et Anne Sterlin, son épouse et son beau-fils. De toute manière, le Genevois d'adoption, né en 1928 à Alexandrie, a déjà tant publié d'ouvrages sur l'architecture romaine ou ottomane qu'il mérite un entretien global. 

Commençons par la fin. Comment faut-il prendre, de la part du trublion que vous restez, le livre actuel sur Ravenne?
Comme une démonstration au tableau noir. On a jusqu'ici parlé d'une Ravenne byzantine enclavée sur la côte italienne. Cet axiome me paraît absurde, ne serait-ce que sur le plan religieux. Les schismes entre Rome et Constantinople sont très précoces, même s'il faudra attendre le XIe siècle pour aboutir à la rupture totale. On a donc affaire à Ravenne à une culture latine, proche de la papauté. La ville ne deviendra grecque que lors d'une brève conquête au VIe siècle. Je le prouve étape par étape. 

Quel est votre légitimité académique pour asséner de telles vérités?
Aucune. Je suis parti du terrain. En 1948, alors que j'avais 20 ans, je me suis pris de passion pour les arts. Je faisais alors, avec mes parents, un voyage fabuleux de six mois, avec un retour provisoire en Egypte. Le dépaysement se révélait complet. J'ai ensuite travaillé comme journaliste. Neuf ans à la «Tribune de Genève». Puis «Radio je vois tout» à Lausanne. C'était une bonne introduction à la critique. On se voit appelé dans la presse à faire des comparaisons. Or, ce qui devient intéressant en art, c'est le comparatisme. 

De quelle manière en êtes-vous venu aux livres?
J'ai débuté avec des petits bouquins, en traduisant notamment les poètes germaniques Novalis et Georg Trakl. Mon premier véritable volume, celui qui marquait mes débuts dans l'histoire de l'art, reste celui sur les Mayas, paru à l'Office du Livre de Fribourg. Il a en plus marqué les débuts de ma collaboration avec Jean Hirschen, qui est resté jusqu'à sa mort en 1987 un éditeur extraordinaire. J'avais auparavant négocié avec Albert Skira, qui entamait son déclin, pour ne pas dire davantage. Les tractations étaient allées très loin. On a fini par se disputer au sujet de la maquette. Il ne concevait pas son importance. J'ai rompu le dialogue au culot, sans savoir que c'était pour moi la chance de trouver ma vraie place à l'Office.

De quelle manière?
Le concept d'Hirschen allait au delà d'un livre. Il voulait une collection. J'avais son approbation immédiate pour une série prenant la forme que je désirais. Et puis, l'homme avait pour le moins de l'ambition! Le premier volume est sorti en sept langues, dont le japonais. Il devait tout de suite y en avoir sept autres, d'un format de «coffee table book». Autrement dit énormes. Trois seraient consacrés au monde précolombien, trois aux civilisations antiques et un au Moyen Orient. Il faut dire que les ventes restaient très importantes à l'époque. Le risque apparaissait donc moindre au départ et les retirages se révélaient souvent énormes. 

Puis Jean Hirschen est mort d'un accident de golf en 1987...
...et j'ai dû retrouver une maison d'accueil. A vrai dire, les choses se sont révélées faciles. C'est Monsieur Taschen en personne qui a débarqué dans mon appartement de la rue William-Favre. Il m'a, lui aussi, proposé une collection d'une douzaine de titres. Nous avons toujours traité en allemand. Les choses ont plutôt bien marché, mais l'homme s'était montré trop optimiste sur le plan économique. Taschen a fini par poser les plaques. 

Et c'était reparti pour un nouveau tour.
La situation du livre d'art demeurait favorable. J'ai par conséquent pu passer à White Star, qui se trouve à Vercelli, dans le Piémont. Une expérience très heureuse. L'éditrice est également venue me chercher. Il lui manquait du matériel et un auteur. J'avais l'un, puisque je suis aussi photographe, et j'étais l'autre. Nous avons pu réaliser en cinq, voire même dix langues, des ouvrages magnifiques avec une maquette de premier ordre et un tirage d'une rare qualité. Tout chez eux, se situait au sommet. En plus, White Star coproduisait avec Gründ, qui était un monsieur charmant. 

Pour quelle raison accordez-vous autant de prix à la maquette?
Elle doit se révéler en prise avec le texte. Il lui faut mettre le sujet en valeur. Tenez! Mon prochain bouquin sera sur le monde hellénistique, traité de manière globale. Il y a bien déjà eu un ouvrage sur le même sujet, plein de documents. Seulement voilà! Les photos restaient toutes petites. Il aurait fallu passer à la taille en dessus. L'idéal est que le lecteur devienne aussi un spectateur. Il a droit à de belles images, conçues en fonction du propos. Ou au moins à des plans architecturaux, qui l'aident à comprendre. Car c'est complexe, le monde hellénistique! Mais important aussi. On a pour la première fois conçu des édifices destinés à des gens espérant un salut après la mort. Pour en revenir à mon livre sur l'univers hellénistique, je le conçois comme un recueil de 260 pages de texte, additionné ce plans clairs, qui se lirait comme un roman. 

Le monde hellénistique semble vraiment vous fasciner.
Mais c'est une époque capitale! A la suite d'Alexandre le Grand, à la fin du IVe siècle avant Jésus-Christ, on a connu un univers unique allant de l'Atlantique à l'Inde. Pensez qu'on a parlé grec en Inde! C'est surtout un temps où la recherche a connu des avancées géantes, et ce dans tous les domaines. La machine d'Anticythère, repêchée dans la mer, a constitué pour moi une vraie révélation. Il s'agissait en quelque sorte du premier ordinateur. Les Arabes ont relayé cette science nouvelle. Et chez eux, pour des raisons mal explicables, tout s'est arrêté autour de l'an 1000. 

Le Moyen Age vous intéresse moins.
Su le plan plastique, je trouve les cathédrales très belles. L'iconographie en est passionnante. Mais il n'y a pas le jaillissement intellectuel marquant le monde grec. Je préfère Anticythère, qui montrait la course des cinq planètes alors connues en permettant de reconstituer l'état du ciel à n'importe quelle période passée ou à venir. Et tant pis s'il s'agissait en fait de tracer des horoscopes, qui sont bien la chose la plus irrationnelle du monde. 

Rien donc sur le Moyen Age.
Si! J'ai même en chantier un livre que je n'arrive pas à publier sur la manière dont le gothique fonctionne. On me dit que je ressasse. Une chose qu'on ne me reproche pas avec le monde hellénistique. 

Une question de mode?
Sans doute. Il existe des modes même avec les civilisations. Pensez à l'art roman. Il n'y avait rien de plus coté dans les années 1950. Sa pensée épurée, se résumant à des lignes simples, correspondait parfaitement à l'abstraction en peinture et au fonctionnalisme en architecture alors en vogue. Le roman ne comporte aucun gras, aucun superflu, alors que le gothique n'en finit pas de se transformer en décor. 

Vous n'êtes donc pas un spécialiste, mais un homme qui se permet de dire comment tissaient les Nazca précolombien ou pourquoi la célèbre tête de Néfertiti, conservée à Berlin, serait un faux des débuts du XXe siècle.
Je ne veux pas être un spécialise. Je suis libre passeur, comme on peut être libre penseur. J'établis des liens entre les différentes cultures. 

Sur le plan pratique, comment les choses ont-elles évolué avec les années. N'y a-t-il que l'édition à connaître de graves problèmes?
Oh que non! Je repense par exemple à mon livre sur Istanbul, sorti il y a vingt-cinq ans. Un vrai bonheur. Personne dans les lieux à photographier. La liberté de le faire, même dans une mosquée. Maintenant, il faut des autorisations pour tout, avec les frais attenant. On n'en finit plus de demander et de payer, dans les pays où il demeure encore possible d'aller. Pour l'ancienne mosquée de Cordoue, c'était 1500 euros. A Ravenne, c'était 3500. Tout cela en pensant que les droits d'auteur sont devenus infimes en raison de la baisse des tirages. On n'est plus au temps où je vendais 400.000 exemplaires du «Monde des pharaons» aux Editions Princesse. La culture avait alors ses best sellers! 

Pourquoi continuer alors, à 87 ans?
Pour me faire plaisir. 

Et combien avez-vous publié de livres, au fait?
Je n'en ai aucune idée précise. Je dirais entre 80 et 90.

Pratique

«Ravenne», d'Henri Stierlin, photographies d'Adrien Buchet et d'Anne Stierlin, à l'Imprimerie Nationale, 232 pages. Photo (DR): Henri Stierlin, qui va maintenant passer de Ravenne ou monde hellénistique.

Prochaine chronique le mardi 24 mars. Après ce très long article sérieux, une récréation. je vous dirai tout sur "Les chapeaux de Madame Paulette".

 

 

 

 

 

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."