Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES/Faut-il encore publier des catalogues d'exposition invendables?

A l'issue de toute exposition bien faite, dont vous ressortez fourbu après deux heures de piétinement, se trouve normalement la librairie. C'est là que se vendent les cartes postales (de moins en moins de cartes, vu l'invention du «selfie» et les nouvelles tarifications postales), les affiches et les catalogues. Pas d'exposition sans catalogue. Il y va du sérieux de l'entreprise. 

Mince jusqu'à la fin des années 70, mal imprimé en noir et blanc sur du vilain papier, l'objet n'avait alors rien du monument. Mais il se vendait. «On comptait qu'un visiteur sur dix repartirait avec», se souvient un conservateur, depuis quelques années à la retraite. Les années 70, et surtout 80, ont connu des inflations. Toujours plus de pages, de poids et de francs (l’euro n'existait alors pas) à dépenser. Le prestige a alors pris le pas sur le sérieux. C'est à qui proposerait le plus gros pavé. Certains d'entre eux en sont venus à coûter une centaine de francs suisses, ce qui semblait vertigineux à l'époque.

Trente-neuf euros, pas davantge!

On l'aura compris. Une partie du public s'est mise à tiquer. Le budget familial était en jeu, mais il y avait aussi des sacs, puis des valises à porter. Les ventes se sont mises à fléchir. «A un certain moment», se rappelle un éditeur parisien, «on a pensé que tout restait une question d'argent. Des études de marché ont été faites a posteriori, ce qui arrive souvent en France quand les choses tournent mal. Il en est ressorti qu'un visiteur moyen n'acceptait pas de débourser plus de39 euros. A 40 euros, le seul psychologique était franchi. Il entraînait un refus d'acquisition.» 

Pendant des années, les catalogues, qui sont des livres largement subventionnés par rapport aux produits de l'édition normale, ont donc coûté 39 euros. Des petit malins sont même parfois arrivés (mais rarement) à 29. Le tout au grand scandale des maisons travaillant de manière classique. Elles voyaient là, à juste titre, une concurrence déloyale. Il leur fallait trouver de l'argent, alors que certains de leur collègues bien en cour recevaient des affaires toutes faites sur un plateau. Il n'existe en effet pas toujours les appels d'offres que réclame si ce n'est la loi, du moins la morale.

Mévente depuis vingt ans 

C'est à la fin des années 1990 que l'édition est véritablement entrée en crise, entraînant la disparition de nombreux éditeurs spécialisés. Le «beau livre» a peu ou prou cessé de former le cadeau de Noël idéal. Le nombre d'expositions, lui, n'a pas baissé. Bien au contraire. Il est impossible de donner des chiffres suisses, vu l'absence de statistiques en la matière. Mais je tendrais à dire qu'il doit augmenter d'au moins dix pour-cent par an, suivant la création exponentielle de nouveaux musées et de nouvelles fondations. 

L'ennui, c'est que ces catalogues s'écoulent de plus en plus mal. La chose tient moins à l'évolution économique qu'à un changement social. Le livre d'accompagnement est conçu pour se voir conservé. Il exige l'existence d'une bibliothèque importante. Pas d'une chambre spéciale, bien sûr! Mais au moins d'un meuble bien rempli et bien lourd, supposant une certaine sédentarité. Car il se publie encore des objets monumentaux. A Genève, mais il s'agit d'une dérive, la Fondation Martin-Bodmer a battu un record en 2013 avec «Alexandrie, la divine». Deux tomes. Huit kilos. Le tout vendu à prix cassé. J'avoue cependant avoir lâchement abandonné mon exemplaire sur le comptoir du musée privé colognote. Je ne me voyais pas descendant à pied jusqu'à l'autobus sur le quai...

Livres fantômes

Tous les catalogues s'écoulent-ils donc mal? Non. Mais deux conditions doivent se voir remplies. D'abord, l'ouvrage est fin prêt pour le vernissage. Les retardataires se voient lourdement pénalisés si le volume sort après un mois. Et je ne parle pas des livres fantômes... Nous attendons toujours (ou plutôt nous n'attendons plus) le catalogue sur les constructivistes russes et hongrois que devait publier pour le Musée d'art et d'histoire genevois l'équipe de Rainer Michael Mason il y a huit ou dix ans. Le perfectionnisme a ses limites. Il faut donc espérer que le catalogue (raisonné, il est vrai) Saint-Ours sorte en 2016, comme promis par Anne de Herdt, même s'il s'agit là du travail d'une vie.  

Il faut ensuite avoir quelque chose à dire. L'idée peut sembler aller de soi. Et pourtant... Si, pour en revenir à la Fondation Martion-Bodmer, l'ouvrage de Gérald d'Andiran sur l'histoire de la médecine s'est épuisé, il y avait là un bon motif. Il s'agissait là d'une somme très personnelle. Or, la plupart du temps, on demande à différents plumitifs universitaires de pondre quelque chose autour du sujet. Il n'y a qu'en France où chaque œuvre présentée fait l'objet d'un notice détaillée. Ailleurs, on brasse et on touille. Les auteur ne se sont visiblement jamais rencontrés. D'où les redondances. D'où les lacunes. Il faut dire que le responsable de l'entreprise est trop occupé. «Je dois réclamer les textes, puis les couper et finalement les récrire», confesse l'un de ces malheureux chefs d'orchestre. «Vous ne pouvez pas savoir à quel point certains universitaires rédigent mal.»

Des albums d'images? 

Alors, comment pouvez-vous demander à un public d'acheter ça? Ou alors, il faut présenter le produit comme un album d'images en couleurs, avec du texte gris autour des photos. Certains titres me font du coup penser au plat du jour, où une feuille de salade couvre le blanc de l'assiette. La partie rédactionnelle tient de la pure décoration. 

Avant de produire un catalogue, la question de sa nécessité, pour ne pas dire sa pertinence, devrait donc se poser. Honnêtement, et non en invoquant un «travail scientifique» parfois illusoire. Un travail qui serait par ailleurs tout aussi bien sur internet, où il pourrait se voir indéfiniment retouché selon les nécessités du moment. Mais il est vrai qu'on demande aux historiens de l'art, comme aux conservateurs de musée, de publier et non de se voir lus. "Publish or perish".

Photo (DR): La maison Galignani de la rue de Rivoli, à Paris. La Rolls des libraires d'art.

Prochaine chronique le jeudi 12 novembre. Ai Weiwei expose à la Royal Academy de Londres.

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