Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES-EXPO/Le Corbusier était-il vraiment fasciste?

Le 27 août 1965, Le Corbusier disparaissait à Roquebrune, où il s'était construit en 1952 un minuscule cabanon côtier de douze mètres carrés. Il avait 86 ans. Agitez les clochettes! Battez du tambour! La plupart des grandes expositions actuelles ressemblant à des gâteaux d'anniversaire, le Centre Pompidou se devait de faire quelque chose. Il a donc donné «Le Corbusier, Mesures de l'homme», qui se terminera le 3 août au sixième étage. L'été, la capitale se met en vacances. Il fallait se bouger avant. L'automne eut semblé trop tardif. 

Conçue avec la Fondation Le Corbusier, logée dans deux maisons du XVIe construite par le maître vers 1920, la manifestation reste tout ce qu'il y a de plus officiel. Pas un cheveu qui dépasse. Tout se voit bien peigné pour raconter la vie et l’œuvre du Chaux-de-Fonnier Charles-Edouard Jeanneret, des débuts dans le Jura neuchâtelois à la ville de Chandigarh, dans le Punjab, en passant par une Cité radieuse marseillaise aujourd'hui réhabilitée. Le parcours se veut surtout intellectuel. Pensé dès 1943, formulé en 1949, le Modulor vient couronner un œuvre théorique développé avant guerre dans les 28 numéros de la revue «L'Esprit nouveau». Tout doit s'adapter à un homme moyen mesurant 1,83 mètre et atteignant 226 centimètres le bras levé.

Partage de mérites

Gentiment ennuyeuse, mais d'un ennui haut de gamme, l'exposition consent à partager les mérites. Le purisme en peinture, c'est aussi (et à mon avis surtout) Amédée Ozenfant. Devenue une star à part entière dans le public, Charlotte Perriand se voit accorder l'essentiel du travail sur les meubles. Pierre Jeanneret, le cousin genevois du Corbusier, a beaucoup, beaucoup fait, notamment pour Chandigarh. Nouveauté, il a fallu souvent citer le nom d'Iannis Xenakis. Avant de devenir le compositeur que l'on sait, le Grec a servi de nègre au Corbu. Il a notamment fait l'essentiel du couvent de la Tourette, inauguré en 1957. Il a aussi élaboré pour bonne partie le pavillon Philips de l’Exposition universelle de Bruxelles en 1958. Interdit désormais de ne pas le citer. 

La chose n'enlève rien à l'admiration générale. Le Corbusier reste ici l'icône du modernisme, pour ne pas dire de la modernité. Difficiles, pour ne pas dire impossibles à trouver dans la librairie, pourtant vaste, consacrée par Beaubourg à l'événement, plusieurs livres viennent pourtant jeter des pavés dans cette mare trop tranquille. Marc Perelman est l'auteur de «Le Corbusier, Une froide vision du monde», paru chez Michalon. François Chaslin reflète moins la température dans son énorme «Un Corbusier», publié par le Seuil. Xavier de Jarcy, le seul dont je parlerai ici, annonce franchement la couleur. Son livre s'intitule «le Corbusier, Un fascisme français». Il y a là de quoi largement alimenter les colonnes du «Monde», où l'on aime à polémiquer entre pairs.

Un choix politique précoce

De quoi s'agit-il? Plus uniquement du long séjour à Vichy, que Le Corbusier, devenu citoyen français en 1930, fit non par afin de soigner son foie, mais son image de marque auprès du maréchal Pétain. Pas seulement des propos antisémites que l'architecte aurait tenu, et qui l'ont fait retirer dès 2010 d'une campagne de «pub» de l'UBS, sous les pressions conjointe de la CICAD et de l'association Suisse-Israël. Xavier de Jarcy, puisque c'est le livre que j'ai choisi du trio de publications, montre qu'il ne s'est pas agi d'un choix temporaire et opportuniste. Toute la carrière du Corbusier, dès les années 1920, s'est placée sous le signe de l'extrême-droite. 

Qu'est-ce à dire? L'homme a cultivé des amitiés douteuses et participé à des rassemblements suspects par conviction. Il suffirait, selon de Jarcy (par ailleurs journaliste à «Télérama») de relire attentivement ses textes, de regarder ses plans urbains et de voir à quoi mène son architecture. Il y a chez Le Corbusier l'admiration des forts, le rejet des faibles et des déviants, le goût du contrôle et et la hiérarchie, l'éloge de la virilité, la tentation de l'uniformisation et de la standardisation. Le fameux plan Voisin de l925 va plus loin que le Berlin imaginé pour Hitler par Albert Speer. Il élimine ce qui sort de la norme. Quant à la Cité radieuse, c'est un mini monde bien usiné. Tout est fait pour que ses pensionnaires robotisés n'aient jamais besoin d'en ressortir.

Un Modulor inquiétant 

Le Corbusier (mais il aurait fallu dire qu'il ne reste pas ici le seul) a ainsi parrainé l'urbanisme qui nous fait aujourd'hui si peur. On sait que la première cité conçue en France, à Drancy, servit de camp de concentration. Elles se sont multipliée ensuite, ces villes satellites! «Construits avec une brutalité inouïe, les quartiers modernes bâtis de la fin des années 1950 au début des années 70 sont les monuments laissés par le fascisme français. Ils ont réalisé l'un des vœux du Corbusier, l'expulsion en masse des plus vulnérables et leur assignation à résidence hors des centres.» 

Et le Modulor, comment le sent-il, notre auteur? D'un nez plus que méfiant. «Le Modulor est l'homme nietzschéen, sain, nu, douché, musclé dont rêve Pierre Winter depuis son article de 1922 dans «L'Esprit nouveau». Pierre Winter, l'un des mauvais génies du Corbu, selon de Jarcy. Il y a bien une obsession du sport régulateur chez le Corbusier, qui rejoint le nazisme et le stalinisme. Difficile après une telle lecture de parcourir l'actuelle présentation de Beaubourg, conçue par Olivier Cinqualibre et Frédéric Migayrou, sans avoir des frissons dans le dos. 

N.B. Koller a vendu le 5 mai à Zurich une sculpture de bois du Corbusier pour 3,1 millions, sur une estimation comprise entre 400.000 et 600.000 francs. «Femme, troisième recherche» date de 1962. L'acheteur est un collectioneur suisse. Là aussi, le Corbu s'est appuyé sur un homme de l'ombre. Ses bois étaient réalisés par un praticien dont l'exposition a dû citer le nom (ce que Koller n'a pas fait...)

Pratique

«Le Corbusier, Mesures de l'homme», Centre Pompidou, Paris, jusqu'au 3 août. Tél. 0031 44 78 23 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 21h. Jusqu'à 23h le jeudi. «Le Corbusier, Un fascisme français», de Xavier de Jarcy, aux Editions Albin Michel, 287 pages. Photo (DR): L'un des rares portraits en couleurs du Corbusier, réalisé dans les années 1960.

Prochaine chronique le vendrdi 2 mai. Deux ans déjà! Il y a deux ans que je publie dans "Bilan". Impressions, explications, justifications.

 

 

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."