Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES/Duchamp mis à nu par lui-même

C'est un mythe. Que dis-je? Une borne frontière entre l'art classique et celui d'aujourd'hui. Les gens s'imaginent du coup que Marcel Duchamp, c'est très compliqué. Notez que des générations entières d'universitaires et de conservateurs de musée ont renforcé ce préjugé. A force d'écrire sur lui des choses incompréhensibles, ils se sont approprié le personnage. 

Or,surprise. Le roi est nu. L'homme se révèle tout simple. Direct. Plutôt amusant. A l'occasion de l'exposition du Centre Pompidou, Allia et Sables ont eu la bonne idée de co-rééditer (je ne sais pas si le mot existe, mais il s'impose ici) les entretiens que Duchamp avait accordé au journaliste Pierre Cabanne, en avril 1966 à Neuilly. Le livre a paru en 1967 du vivant de l'anti-artiste (disparu en 1968, ce qui peut sembler hautement symbolique), avait de revenir en librairie par deux fois, la dernière en 1995.

Question simples, réponses simples 

Le style reste sans fioritures. Questions et réponses. Duchamp va avoir 80 ans. Il est revenu sur le devant de la scène depuis une décennie, alors qu'on l'avait un peu oublié depuis les provocations des années 1910 et 1920. Tout le monde croît en 1966 qu'il ne produit plus rien. Il faut dire que l'homme le proclame bien haut. Il fallait se méfier. A côté de son atelier abandonné de New York, il en existait un autre, où l'homme travaillait en secret. En 1969, le Musée de Philadelphie, qui conserve presque tout l’œuvre (très restreint) du maître, présentait ainsi l'installation "Etant donné: no1 La chute d'eau, no2 Le gaz d'éclairage". D'où une troisième préface, reproduite comme les autres, de Cabanne pour la version de 1995. 

"J'ai eu de la chance. Parce qu'au fond je n'ai jamais travaillé pour vivre." Le ton est donné dès les premiers mots. Deux répliques plus tard, alors que Cabanne rappelle qu'André Breton considérait Duchamp comme "l'homme le plus intelligent du XXe siècle" et que l'interviewer demande au maître: "Qu'est-ce pour vous que l'intelligence?", le plasticien répond. "C'est justement ce que j'allais vous demander." Il préfère rester dans le dubitatif. "La création, c'est très gentil mais, au fond, je ne crois pas à la fonction créatrice de l'artiste. C'est un homme comme un autre, voilà tout."

Aucune révolte familiale 

Comme ses frères et sœurs artistes, Duchamp était issu d'un notaire normand. N'imaginez surtout pas de révolte! "Mon père m'aidait, très simplement. Toute sa vie, il nous a aidés." Qu'il ait retenu sur l'héritage les sommes avancées lui semble normal. Voire "joli". Ceux des six enfants qui n'avaient rien demandé ont touché le jack pot. Le peintre Jacques Villon, qu'il a en revanche quasi entretenu, rien du tout. "Mais tout était inscrit et il nous avait prévenus." 

Marcel, lui, était depuis 1913 l'homme du scandale. Un homme bien connu aux Etats-Unis, où il trouva ses mécènes. L'antiquaire F.C Torrey, l'avocat de Chicago A.J Eddy, puis bien sûr les époux Arensberg de Philadelphie. "Ces gens là étaient amusants, parce qu'inattendus." Duchamp, qui complétait leurs apports en vendant des sculptures de Constantin Brancusi, avait par ailleurs de faibles exigences. On vivait alors pour presque rien à New York. Une ville "un petit peu province". "Tout a changé en 1929 au moment de la crise. On a introduit les taxes."

Des "ready made" décomplexés 

A propos des "ready made", auxquels le nom du Duchamp reste avant tout attaché, il ne faut donc pas s'attendre à des révélations d'une complexité extrême. "Quand j'ai mis une roue de bicyclette sur un tabouret, la fourche en bas (...), c'était simplement une distraction. Je n'avais pas de raison déterminée pour faire cela, ni d'intention d'exposition ou de description." 

Je ne vais pas vous raconter la suite de l’ouvrage, qui se lit très agréablement. Il y a vraiment là "démythification" et non "démystification". La plus grande fierté de Duchamp reste en fait sa paresse assumée. "J'aime mieux respirer que travailler." Sa grande passion a été, on le sait, le jeu d'échecs. Tant pis si Jacques Villon devenait à cette époque le grand peintre français, avant de subir une injuste éclipse. "J'étais enchanté que Villon, dans la famille, occupe cette place."

Duchamp et John Cage 

Les éditions Allia seules complètent cette sortie avec un inédit, "Rire et se taire". Nous sommes ici dans les "marginalia". Il s'agit de la transcription des entretiens sur Duchamp que Moira et William Roth ont obtenu en 1971 du compositeur sériel, plasticien et poète John Cage (1912-1992). L'Américain a rencontré le Français (naturalisé Américain) en 1941. Ils ont été très liés par la suite, jouant souvent aux échecs ensemble. Cage constitue un des rares témoins de la vie de Duchamp dans sa continuité. Le texte méritait une tardive traduction. Il s'agit cependant d'un document complémentaire.

Pratique 

"Marcel Duchamp, Entretiens avec Pierre Cabanne", aux Editions Allia et Sables, 176 pages. "Rire et se taire", aux Editions Allia, traduit par Jérôme Orsoni, 96 pages. Photo (Getty Inages): Marcel Duchamp et la roue de bicyclette dans les années 1960.

Prochaine chronique le vendredi 3 octobre. Petit retour sur le Musée d'art et d'histoire genevois.

 

 

 

 

 

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