Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES/Deux ouvrages ont paru sur Martin Bodmer et la littérature mondiale

Crédits: Fondation Bodmer, Cologny 2018

Il a fini par disparaître devant son œuvre, qui est en plus faite de celles des autres. Le «bibliocrate» Martin Bodmer est mort en 1971. Autant dire que les gens l'ayant connu se raréfient. Les descendants eux-mêmes s'éloignent du fondateur de la Bodmeriana de Cologny. Ce n'est plus papa, mais grand-papa. Quant à la Fondation, elle a considérablement changé de caractère. Son ancien directeur Charles Méla a voulu faire d'une bibliothèque fermée comme une huître (1) un vrai musée. Mario Botta en a construit, ou plutôt enterré, un en forme de tombeau pharaonique. Jacques Berchtold, qui se trouve aujourd'hui à sa tête, pilote de nouveaux travaux, aujourd'hui en cours. Il en résultera une seconde mue, ce qui n'est forcément mauvais. Ne mue que ce qui reste en vie. 

Signe des temps se greffe aujourd'hui sur la Fondation un Bodmer Lab, mot qui eût sans doute effrayé le fondateur. Ce laboratoire numérise et met en ligne les documents d'une collection riche de plus de 100 000 livres rares et autographes. Sur un mode plus classique, il édite aujourd'hui deux livres à l'accès un peu difficile. Sous couverture lilas, Jérôme David y parle de «Martin Bodmer et les promesses de la littérature mondiale». Il ne s'agit pas d'une biographie mais de l'étude d'un parcours intellectuel prolongeant une idée de Goethe. C'est Martin Bodmer «himself» qui se révèle sous jaquette bleue dans «De la littérature mondiale». Il s'agit là d'une compilation des carnets que le Zurichois, installé à Genève en 1942, a tenus pendant presque toute sa vie. Il y en a 150. Cécile Neeser Hever signe l'introduction assez trapue d'un ouvrage exigeant.

Une idée de Goethe 

Mais peut-être faudrait-il dire deux mots de la «littérature mondiale», l'adjectif choisi se démarquant d'un «universel» qui aurait semblé hégémonique. Au début du XIXe siècle, Goethe, que tout passionnait, voyait des équivalences et des valeurs égales entre les plus grands écrits de la Planète, même s'il connaissait mal ceux de l'Extrême-Orient. Martin Bodmer, qui s'est découvert collectionneur après avoir pensé devenir écrivain, a du reste encore gardé du mal à quitter le «tropisme européen». On ne peut pas tout savoir. Les piliers sur lesquels repose sa collection demeurent donc liés à notre continent. On sait qu'ils sont cinq, aucun n'étant francophone. Ce sont par ordre d'apparition Homère, la Bible, Dante, Shakespeare et bien sûr Goethe lui-même (2). D'une certaine manière, cette haute culture oblitère le présent et n'envisage pas d'avenir. Le monde intellectuel vu par Martin Bodmer constitue une sorte de musée (3). 

L'ouvrage de Jérôme David reste aride. On pourrait imputer la fonction de l'homme, professeur de littérature et de didactique à l'Université de Genève. Le problème réside cependant ailleurs. Martin Bodmer n'avait rien d'un joyeux luron, du moins dans l'image que ce patricien alémanique voulait donner de lui-même (4). David en convient du reste. Dans les carnets de Bodmer, «l'air raréfié du concept limite l'expression de la vie quotidienne.» Il n'est ainsi jamais question d'argent, ce fameux nerf de la guerre. La préface de Cécile Neeser Hever pour «De la littérature mondiale» peut du coup virer au brouillard philosophique. «Dans les dernières années de sa vie, Bodmer semble à la fois revenir au modèle transcendental de la symbolisation par synecdoque et l'élargir.» Là, j'avoue que je suis largué, et je m'en félicite. Trop, c'est trop. L'introduction entend-elle nous rapprocher du collectionneur ou le mettre bien à l'abri sous cloche dans une vitrine? 

(1) Le lieu n'était ouvert au public qu'une après-midi par semaine.
(2) Charles Méla avait voulu y ajouter Borgès, un Sud-Américain.
(3) On a récemment vu à la Fondation des planches BD dans l'exposition consacrée à la traduction. Le monde change.
(4) Il suffit de regarder les photos illustrant le livre.

Pratique

«Martin Bodmer et les promesses de la littérature mondiale» de Jérôme David, 162 pages, «De la littérature mondiale» de Martin Bodmer, 266 pages aux Editions Ithaque.

Photo (Fondation Bodmer, Cologny 2018): Martin Bodmer dans son bureau de Cologny en 19659. Il a 60 ans.

Texte intercalaire.

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