Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES D'HISTOIRE / Théâtre, bon goût et censure religieuse

Certains êtres humais vivent plus longtemps que d'autres. Il en va de même pour les livres. Quand ils ne sont pas morts-nés, les romans qui arrivent en librairie ont une espérance de durée brève. Trois mois. Il en va différemment pour les ouvrages traitant d'Histoire. Ces derniers peuvent rester plusieurs années en rayon. J'éprouve ainsi moins de scrupules à vous parler de trois gros volumes sortis il y a déjà quelque temps. 

Civiliser l'Europe, Politiques du théâtre français au XVIIIe siècle. Au XXe siècle, l'ambassadrice par excellence de la France fut la mode. Sa haute couture faisait rêver le monde. Avant la Révolution, le théâtre constitua pour le pays une formidable force de frappe internationale. De Stockholm à Palerme, des comédiens déclamèrent un répertoire bien rodé dans la langue de Molière, Corneille et Racine, avec des gestes qui nous feraient rire aujourd'hui. Eblouis par Versailles, les princes étrangers ne parlaient que français. Moins bien cependant qu'on a voulu le dire! Tout le monde n'était pas aussi polyglotte que Frédéric II de Prusse ou Catherine II de Russie. Certains courtisans s'esclaffaient pendant des tragédies qu'il avaient pris pour de pantalonnades. Spécialiste de l'Europe des Lumières, Rahul Markovits nous le raconte dans un livre qui eut gagné à rester plus court. Il nous dit aussi la chute du théâtre français après l'Empire et son échec total en Angleterre pour cause de Shakespeare. Un auteur moins pondéré que Racine! (Fayard, 200 pages). 

Une histoire du bon goût. Les "gens bien" ne doivent pas se comporter comme tout le monde. Aujourd'hui encore, ils se veulent plus abondamment vêtus, moins gesticulant et surtout moins sonores que le commun du peuple. Didier Masseau, dont la spécialité reste pourtant le XVIIIe siècle, a entrepris de nous détailler à quel point ces signes de ralliements sont demeurés importants depuis le début du XVIIe siècle. La Cour d'Henri IV ne brillait pas par la distinction. Il aura fallu les Précieuses, menées par leur cheftaine Catherine de Rambouillet, pour mettre un peu d'ordre dans les toilettes vestimentaires, les propos et mêmes les mœurs. Les courtisans vont désormais vivre dans la terreur de l'impair qui les ferait sombrer dans ce "Ridicule" dont Patrice Leconte fit un joli film en 1996. Le parcours se termine de nos jours à La Trinité-sur-Mer, temple des convenances et des usages mondains en ce début du XXIe siècle. Reste que le titre sonne faux. Il est moins question de "bon goût", qui suggère une esthétique, que de "bon genre". C'est autre chose... (Perrin, 416 pages) 

La mise au pas des écrivains. L'Eglise a son index, celui auquel les mauvaises langues voudraient qu'elle mette un préservatif. Cela ne suffisait visiblement pas. En 1904, un jeune prêtre du nord de la France, région catholique s'il en est, publia son "Romans à lire et à proscrire". Il s'appelait l'abbé Béthléem. Il a des choses qui ne s'inventent pas. Jean-Yves Mollier nous raconte la vie de ce fanatique, dont l'influence resta énorme jusqu'à sa mort en 1940. La loi sur les publication pour la jeunesse de 1946 constitua sa dernière victoire. La BD fut alors impitoyablement encadrée. Franquin a raconté comment le Marsupilami avait failli se voir interdit pour cause de "stupidité" et d'"invraisemblance". Il faudra longtemps pour revenir à la normale, après l'action de ce curé protégé dès ses débuts lillois par le très réactionnaire Pie X. Et toute victoire se révèle passagère en ce domaine. Il suffit de penser au réveil de la France dévote, pour ne pas dire bigote, au moment du "mariage pour tous"! Le livre apparaît à cet égard remarquable. Il fait peur. (Fayard, 511 pages). Photo (DR): "Athalie" de Racine, vue par le peintre Charles Coypel vers 1750. Très théâtral!

Prochaine chronique le dimanche 29 juin. Un Ravel peut en cacher un autre. A la découverte à Morges du peintre de ce nom.

 

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