Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES D'ART II / Du côté de chez Macula

On l'a connue au Cabinet des Estampes, qui ne s'appelait pas encore, à Genève, le Cabinet des arts graphiques du Musée d'art et d'histoire. Elle a été deux ans en tandem avec Madeleine Amsler à la tête de Forde, lieu alternatif situé dans un repli de l'Usine. Fille de paysans, Véronique Yersin pensait pourtant au départ à un métier manuel. La menuiserie. Mais c'est comme ça. Et aujourd'hui, cette grande fille d'un mètre quatre-vingt sept s'occupe de Macula, une petite maison d'édition dotée d'un joli stocks de bouquins se caractérisant depuis quelques années par une couverture entièrement noire. Sauf pour les caractères typographiques, bien sûr!

Quand la maison dont vous avez la responsabilité est-elle née?
Sous forme d'une revue, en 1975. Jean Clay et Pierre Brochet, ses créateurs, ont ainsi sorti six numéros. Le septième est devenu un livre en 1980. Leur idée était de regrouper des textes intelligents portant sur les sciences humaines. Le tandem est entré en contact avec des critiques américains, auxquels il a demandé des contributions. Une nouvelle ouverture.

Par quel biais Macula était-il alors financé?
C'est très obscur... Les récits divergent. Tout au début, il semble y avoir eu des mécènes. Mais il ne faut pas oublier que la revue restait faite avec de bouts de ficelle. A la maison. Dans la cave. Il s'agissait pourtant là d'une entreprise très professionnelle. Clay et Brochet pensaient qu'il y avait une place à prendre. Les grandes maisons sortaient des beaux livres. Eux s'intéressaient aux théories sur l'art, dont ils se sont fait une spécialité. Pour revenir à votre question, Macula s'est transformé en SARL. C'était en 1980.

Avec quels mots définiriez-vous les ouvrages que vous sortez aujourd'hui?
Nous ne faisons pas des beaux livres, mais des livres qui sont beaux. Ils comportent pas d'images en couleurs. Ils ne servent pas à faire des cadeaux de Noël. Il s'agit avant tout de grands textes, bien imprimés, avec une typographie soignée. Des textes relus et retravaillés attentivement.

Quel est le rythme de production?
Le catalogue que j'ai repris en 2010 comportait environ 70 titres. En trente ans, c'est peu et c'est beaucoup. Cela fait une moyenne de deux volumes par an, avec une production lente et une vie longue. Nous ne travaillons pas pour les soldeurs. Il n'y a pas d'effet de nouveauté et de mode.

Et les sujets abordés?
Il existe deux grands axes. Le premier est de faire circuler les jalons de l'histoire des idées et de l'esthétique. On les remet à disposition, dans des versions revue et annotées. Je donnerai comme exemple l'ouvrage d'Anthony Blunt, mort en 1983, sur l'architecture en France entre 1600 et 1800, qui était devenu introuvable. Il s'agit là d'un texte qui balise et fait comprendre. Ce travail impliquait une traduction exemplaire. C'est celle de Daniel Arasse. Avec elle, tout devient intelligible.

L'autre axe serait...
...de dénicher des auteurs actuels! Il faut les publier et ensuite les suivre. Georges Didi-Huberman, dont on parle aujourd'hui beaucoup dans les milieux intellectuels, a ainsi sorti son premier livre chez Macula. Le risque, bien sûr, est que cet auteur vous quitte. Il sera attiré par une plus grande maison, ou fuira parce que nous lui semblons trop lents. Disons, pour conclure, que Macula se situe entre la vieille générateurs des chercheurs et celle qui émerge aujourd'hui.

Comment été vous arrivée, Véronique Yersin, dans cette maison aujourd'hui établie entre Paris et Genève?
On est venu me chercher. C'est Christian Bernard, le directeur du Mamco à Genève, qui a eu l'idée. C'est en tout cas lui qui m'en a parlé. Je n'ai pas dit oui tout de suite. C'était de la folie. L'affaire a pris six mois. Il fallait restructurer Macula financièrement. Une fondation a été créée en Suisse. Elle comporte dix mécènes depuis 2010. Toujours les mêmes. Chacun verse une somme, variable en fonction de notre production d'édition et de réédition.

Et de quelle manière les choses se passent-elles?
Nous vivons avec un budget très limité. Il a fallu repartir d'en dessous de zéro, après six ou sept ans d'absence. L'équipe précédente paraissait vidée de son énergie. La maison avait été du coup oubliée par les libraires. Par la presse encore davantage. Aujourd'hui, je peux parler de situation normale. On est dans la merde, mais au même niveau que les autres. Il faut maîtriser les coûts. Les libraires nous aiment bien, ce qui est important. Nous tentons d'établir avec eux un suivi culturel.

Mais que pensez-vous de la situation actuelle du livre?
Par rapport aux années 1990, c'est une catastrophe. Les gens lisent aujourd'hui très peu. Il ne faut pas se laisser enterrer pour autant. Nous savons que nous offrons des ouvrages qui demandent un effort et du temps. Il y a heureusement encore des gens qui les aiment.

Pratique

Site www.editionsmacula.com. Parmi les dernières sorties, je recommanderais "Les Papiers de Picasso" de Rosalind Krauss, les "Ecrits" du peintre Barnett Newman, "Les cabinets de merveilles de la Renaissance tardive" de Julius von Schlosser et Patricia Falguières et bien sûr, parmi les parutions plus anciennes, le Blunt. Photo (Pascal Frautschi): Véronique Yersin, avec un des livres noirs de Macula.

Prochaine chronique le lundi 4 novembre. En 313, l'empereur Constantin signait l'Edit de Milan, qui donnait leur liberté de culte aux chrétiens. Constantin est la star d'un colloque à l'Université de Genève et, bientôt, il deviendra celle d'une exposition au Musée Rath.

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