Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES/"Charlotte", le bleu et le banc

Il sort beaucoup de livres, même dans le domaine des beaux-arts. Impossible d'en rendre compte régulièrement. Longuement. Posément. Je vais donc sortir quatre ouvrages d'un coup. Un best-seller, "Charlotte". Une réédition, "Bleu". Un sujet insolite, le banc. Et un ouvrage d'érudition, "La peinture d'histoire en France, 1860-1900". Accrochez vos ceintures. C'est parti! 

"Charlotte", de David Foenkinos. C'est un mythe, comme Anne Frank. Gazée à Auschwitz à 25 ans, alors qu'elle était enceinte, Charlotte Salomon a également vu son œuvre découvert après sa mort. Il s'agit d'une suite de 769 dessins aquarellés et pourvus de textes "Leben oder Theater?" Réfugiée à Nice, la jeune artiste allemande les avait tracés entre 1940 et 1942 dans une maison à demi abandonnée. Après le cinéaste Franz Weisz, le documentariste Richard Dindo ou l'écrivain Bruno Pedretti, le romancier David Foenkinos se penche sur cette courte vie, qui l'a obsédé. Il le fait sous forme de vers libres. Chaque phrase, très courte, se voit ainsi mise à la ligne. L'ouvrage a été bien accueilli, alors que d'aucuns jugeaient l'auteur voué aux fictions faciles. Le sujet ne prête il est vrai guère à la critique. Nul ne voudrait paraître antisémite. Il faut travailler aux "Inrocks" pour avoir le droit de démolir un tel texte. Personnellement, je suis resté sur ma faim. J'avais nettement préféré de Foenkinos "Je vais mieux" en 2013. Un livre plus léger. Il ne faut pas forcer son talent. Mieux vaut un bon roman populaire qu'une biographie moyenne. (Gallimard, 221 pages) 

"Bleu", de Michel Pastoureau. "La couleur est d'abord un fait de société." En 2000 sortait le premier des ouvrages que l'historien français consacre depuis lors à la perception que nous avons en Occident des tonalités depuis l'Antiquité. Il y a ensuite eu le noir ou le vert. Eh bien, les Ancien remarquaient si peu le bleu qu'on s'est demandé au XIXe siècle si la perception rétinienne avait changé en deux mille ans! C'était au pire le goût des barbares. Ne semblait alors noble que le rouge. Il a fallu attendre le XIIe siècle pour assister à un fantastique renversement des valeurs. Le bleu s'est retrouvé associé au manteau de la Vierge et aux lys du roi de France. Il a du coup pu tout envahir, des vitraux de cathédrale aux vêtements. Le bleu se voit aujourd'hui plébiscité. Selon une enquête, la moitié des Européens et des habitants des Etats-Unis le désignent comme leur couleur préférée. Le vert recueille ensuite 20% des suffrages. La popularité du rouge se révèle en chute libre depuis la Renaissance. Très documenté, bien écrit, l'ouvrage garde un caractère global. Pastoureau nous dit tout, comme s'il n'aurait pas dû y avoir de volume ultérieur. (Points Histoire, 226 pages) 

"La peinture d'histoire en France, de 1860 à 1900", de Pierre Sérié. L'académisme a longtemps gardé mauvaise presse. Le triomphe des impressionnistes exigeait la destruction morale (et parfois physique) des tableaux de leurs adversaires. Il aura fallu l'ouverture d'Orsay, en 1986, pour renverser la vapeur, même si les Américains s'étaient risqué à des réhabilitations dès les années 1960. C'est aux précieuses éditions Arthéna que l'auteur publie sa somme, divisée en deux parties. Au grand texte, richement illustré en couleurs, succède la liste des œuvres exposées au Salon. Beaucoup d'entre elles restent à retrouver. Certaines reposent sans doute, roulées, en mauvais état, dans des caves et des greniers administratifs ou muséaux. Sérié donne un livre sérieux. Il a ratissé large. "Premier bain" de Paul Chabas ou la "Sirène blessée" d'Adolphe Lalire se retrouvent du coup au menu. L'amateur retrouvera, au côté de toiles complètement inconnues, les icônes que sont redevenus le "Sarpédon" d'Henry Lévy (Orsay) ou l'"Andromaque" de Georges Rochegrosse (Rouen). Ce gros volume n'a qu'un seul défaut: son prix. (Arthéna, 592 pages) 

"Poétique du banc", de Michael Jakob. C'est un meuble, bien sûr. Mais un meuble en principe confiné à l'extérieur. Le banc a du coup échappé aux historiens des arts décoratifs comme à ceux du jardin, public ou non. Professeur de théorie et histoire du paysage à l'Hepia genevois, Michel Jakob s'est penché sur le sujet. "Les objets les plus insignifiants sont souvent les plus intéressants". Il nous invite donc à une promenade. Elle conduira le lecteur d'Ermenonville, parc dédié à Rousseau, au banc sanctifié de Lénine à Gorki, en passant par les constructions fantastiques imaginées au XVIe siècle à Bomarzo ou la lecture de "La nausée" de Sartre. Dans ce texte un peu difficile à cause de ses tournures et du verbiage universitaire, le public découvre ainsi que le banc ne reste pas innocent. Fixe, planté à un endroit précis, il cadre et découpe la vue. Il oblige l'observateur à regarder en face de lui d'une certaine façon. Genève n'est pas oubliée dans le parcours. Les cent vingt mètres du banc de la Treille avaient ici leur place. Jakob y voit un phénomène d'amplification, qui a connu son extrême à Naples: 800 mètres de planches! (Macula, 196 pages)

Photo (DR) L'un des dessins de Charlotte Salomon.

Prochaine chronique le mardi 21 octobre. Jean-Marie Borgeaud expose ses sculptures en céramiqe à l'Ariana genevois. Rencontre.

 

 

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