Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRES/7000 pages pour les poètes français du XVIe siècle!

J'en entendais parler depuis des années, un peu comme l'arrivée tant attendue et sans cesse repoussée, de «L'Arlésienne». Devenu presque mythique, l'ouvrage est enfin sorti de presse. Oh, en partie seulement! Il faut dire que sa dimension globale a pris entre-temps une extension considérable. J'en étais resté à 4800 pages pour le «Dictionnaire de spoètes français de la seconde moitié du XVIe siècle, 1549-1615». Le premier tome, comprenant les lettres A et B, en compte à lui seul 1000. 

C'est Jean-Paul Berbier-Mueller, on le sait, qui s'est attelé à l'entreprise. A l'heure d'une hyper-spécialisation nous produisant des spécialistes souvent bornés, le Genevois garde le goût du spectre large. On l'a connu promoteur immobilier. C'est le collectionneur bien connu d'arts aujourd'hui devenus «premiers», comme s'il en existait des «seconds». Ethnologue, le lecteur lui doit aussi des ouvrages d'enquête sur le terrain, notamment en Indonésie. A ainsi tout récemment paru un texte sur les Karo Batak et leurs croyances cosmogoniques (1).

Le goût de l'histoire

L'homme qui flirte avec les 85 ans, un flirt quelquefois difficile, cultive cependant aussi, et parfois surtout, les études historiques. C'est un fin connaisseur des huit Guerres de religion, qui ont ensanglanté la France de 1562 à 1594. Il s'agit aussi d'un amateur de livres rares de la Renaissance. L'Université a reçu de sa part une exceptionnelle bibliothèque de poésie italienne des XIVe, XVe et XVIe siècles, qui grandit gentiment mais sûrement. Il y a logiquement le versant français. D'où cette passion pour les auteurs des années allant de 1549, année où Joachim du Bellay publie sa "Défense et illustration de la langue française", à 1615, qui marque la mort à Paris de la Reine Margot. Une dame mûre, entourée d'une petite cour. Elle maintenait en vie l'esprit, déjà lointain, du temps des Valois. 

«Ce livre dérive logiquement de la rédaction des différents tomes de «Ma bibliothèque poétique», dont je veux reprendre la rédaction afin de la mettre à jour», explique chez lui Jean-Paul Barbier-Mueller. Cette bibliothèque l'a amené à croiser bien des noms, devenus la plupart du temps inconnus. L'oeuvre de certains auteurs semble même avoir disparu. «Je me suis mis à écrire sur eux des notices. J'avais en plus l'occasion de voir passer les protestants par Genève, à une époque où l'on changeait souvent de religion comme de chemise.»

L'aval de Marcel Raymond 

Ces études remontent loin. Très loin. Celui qu'on appelait alors simplement Jean-Paul Barbier avait reçu la bénédiction de Marcel Raymond (1897-1981), l'un des membres illustres de ce qu'on appelait «l'école de Genève» en matière de critique littéraire. «Il m'a expliqué que ces «minores», qui me passionnaient et sur lesquels rien ou presque n'avait jamais été écrit, étaient dignes d'attention. L'absence de génie n'exclut pas toujours le talent. Il y a en outre l'apport historique.» N'oublions pas qu'on versifiait beaucoup, au XVIe siècle, pour célébrer une naissance illustre, un mariage soigneusement arrangé ou une mort que l'on feignait de pleurer. Il s'agissait d'un genre très codifié. 

Pendant cinq ou six ans, Jean-Paul Barbier-Mueller a donc mis à jour et au net avec la collaboration de Nicolas Ducimetière, aujourd'hui vice-directeur de la Fondation Bodmer, des dizaines de notices plus ou moins longues. Il y a des gens sur lesquel on ne sait pas grand chose, et dont il ne subsiste presque rien. «J'ai aussi opéré des choix. Marie Stuart a écrit quelques rimes. Elle a surtout joué un rôle d'inspiratrice. Je l'ai donc incluse.» Idem pour Jeanne d'Albret, la reine de Navarre, qui n'était pas sur la même longueur d'ondes religieuses. «J'ai également fait une place à George Buchanan, qui n'a jamais écrit un seul mot en français. Il a vécu en France, puis il est reparti en Ecosse au service de Marie Stuart, qu'il a fini par trahir de manière assez ignoble.»

Biographies agréables à lire

Buchanan se retrouve donc, avec une biographie commentée agréable à lire, dans ce Ier tome. Il rejoint par les hasards de l'alphabet deux «gros morceaux» genevois. Il y a là notre Théodore de Bèze, qui a aussi écrit des poèmes et du théâtre, et Agrippa d'Aubigné, mort dans la ville en 1630 («je sais, il dépasse de quinze ans la date fatidique...»). Le parcours actuel se termine avec le méconnu Marc-Claude du Buttet, à qui Jean-Paul Barbier-Mueller trouve un certain charme, dû à sa sincérité. «Enfin terminé si vous voulez. Je me suis donné la peine d'écrire des index. Les lecteurs ont le droit de s'y retrouver. Il y a non seulement là les noms, mais aussi les thèmes.» 

Comment s'est réparti le travail? «Monsieur Barbier a écrit la moité des fiches, avec les auteurs les plus importants», explique à Cologny Nicolas Ducimetière. «Je me suis chargé de nombre de «minores», en conduisant des recherches.» Marine Molins a également apporté son aide. Il a en a résulté un manuscrit énorme, qu'a pris en charge Max Engamarre, à la Librairie Droz. «Il y a eu un moment où il a bien fallu s'arrêter», explique Nicolas Ducimetière. «Il s'agit d'un travail presque sans fin.» Tout est donc aujourd'hui au point. Le second tome est prêt à sortir de presse (à 300 exemplaires!) en 2015. 

C'est donc une entreprise qui roule, contrairement à nombre d'autres, plus chaotiques, où le tome II semble à peine entamé quand paraît le premier volume. Combien aura-t-il fallu d'années pour voir sortir, il y a quelques mois à la même Librairie Droz, l'ultime partie des «Chroniques» de Bonivard, éditées par Micheline Tripet?

(1) "Le mythe de création oublié des Karo Batak occidentaux", aux Editions Somogy.

Pratique

«Dictionnaire des poètes français de la seconde moitié du XVIe siècle», de Jean-Paul Barbier-Mueller avec la collaboration de Nicolas Ducimetière et la participation de Marine Molins», à la Libraie Droz, Genève, tome I, 1000 pages. Photo (Sotheby's): Jean-Paul Barbier-Mueller, versant arts premiers et art moderne.

Prochaine chronique le dimanche 10 mai. Petit voyage à Ferrare (une capitale de la Renaissance, soit dit en passant) pour une belle exposition, intelligente, sur Barcelone 1900.

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