Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Xanier Girard et les masques de Louise Bourgeois face à face

Crédits: Vera Isler

Quand Xavier Girard rencontre Louise Bourgeois en 1982, la sculptrice vient de rencontrer la gloire. Elle a beau avoir 71 ans. Jusqu'ici, la Française de New York a connu une réputation confidentielle. Il faut dire qu'elle a longtemps joué les mères de famille, avec tout le sérieux s'attachant au jeu. Epouse d'un historien de l'art célèbre, Robert Goldwater, elle se situait ainsi aux marges de l'art contemporain. Depuis peu, son statut a radicalement changé. Elle jouit du coup d'une réputation difficile. «Tu feras attention, ses colères sont imprévisibles et parfois dévastatrices.» 

C'est donc avec appréhension que Xavier Girard, critique d'art et conservateur de musée (les deux fonctions sont compatibles), entre au 347 West, 20th Street, dans une étroite maison de Chelsea. Il a rendez-vous avec l'artiste, qui lui ouvre la porte. C'est une toute petite dame. Elle n'a pas encore le visage parcheminé qu’immortalisera plus tard Annie Leibovitz. Louise ressemble encore au premier de ses portraits officiels, que vient de prendre Robert Mapplethorpe. Elle y avance narquoise, avec une statue en forme de sexe masculin sous le bras. L'image a été recadrée pour la rétrospective que vient de lui consacrer le MoMA. Un phallus aussi visible aurait pu choquer les visiteurs et les «trustees» du musée.

Un lent travail d'approche 

Commence alors entre eux un dialogue, fait de questions mutuelles. Un lent travail d'approche. Il s'agit de s'apprivoiser. Louise a en effet envie de parler. Un peu de tout. Du ciel de New York, «d'une dureté étincelante.». De son œuvre, «mes sculptures sont des gages.» Du dessin, «il éclaire, il réconcilie, il apaise.» De son père et de sa mère, bien sûr, qui la hantent toujours. «En vérité, mes parents se détruisaient. Ils se disputaient tout le temps.» Louise vit ainsi dans une sorte de passé-présent. La chose n'étonne pas Xavier Girard, qui voit en elle une femme à contre-temps. A contre-langue aussi, d'où une certaine peine à la suivre. «Son français est passé dans l'anglais à travers la trappe du new-yorkais.» La femme lui semble en plus pleine de «passions contradictoires»... 

Et puis un jour, Louise Bourgeois demande à Xavier de prendre son empreinte. Un opération assez funèbre. Il s'agit de se laisser couler du plâtre sur le visage, ce qu'elle fait avec l'aide d'une amie. «Ne bougez plus, me répéta la voix de Louise. Et tâchez de ne pas trop baver.» Après quelques jours de nouveaux dialogues et de visites de musée, le Français repartira avec le masque, bien emballé dans une boîte. Sa tortionnaire d'un jour lui hurle au téléphone: «Cela n'a rien à voir avec la mort ou les beaux-arts. Les masques ont assez de force pour leur résister.» Fin du livre. Page 161.

La part de l'invention

Jusque là, tout va apparemment bien pour le lecteur. Inattentif, il n'a sans doute pas vu que «Louise Bourgeois face à face» constitue un «récit». Pire encore, ledit récit s'inscrit dans une collection du Seuil intitulée «Fiction & Cie». D'où un léger moment de vertige, une fois la chose enregistrée. Qu'y a-t-il de vrai dans l'ouvrage? Quelle est la part de la fiction? L'idée de récit peut mener, à la limite, jusqu'au roman. Xavier Girard aurait-il tout inventé, aidé par la disparition de Louise Bourgeois (née un jour de Noël) à près de 100 ans en mai 2010? 

Nul ne viendra au secours du lecteur. Il ne connaîtra jamais la part de vérité, même s'il semble que le masque existe bel et bien. Mais au moins, la liberté se voit avouée. Il faut en effet admettre qu'il existe dans tout livre, même sérieux, une part d'affabulation parfois inconsciente. Les volumes de mémoires tiennent ainsi de la reconstruction, avec beaucoup d'enjolivements et de passages interprétatifs meublant le vide entre deux souvenirs réels.

Une vérité qui vaut une réalité 

L'essentiel est donc que le texte se tienne. Or il possède indéniablement sa logique et sa dramaturgie. Le lecteur se trouve bien dans la petite maison de New York, «qui n'a pas dû changer beaucoup, rouge sombre comme toutes les maisons de Chelsea et cimentée de gris.» La Louise qui y habite possède une vérité qui vaut bien une réalité. Et ce qu'elle dit semble bien sortir de sa bouche. Qui serait du reste capable d'avoir retenu tous les mots de phrases, prononcées lors d'une journée oubliée, il y a plus de trente ans?

Pratique

«Louise Bourgeois face à face», de Xavier Girard, aux Editions Seuil, 161 pages.

Photo (Vera Isler): L'une des images iconiques de Louise Bourgeois.

Ce texte est immédiatement suivi par quelques comptes-rendus de livres.

Prochaine chronique le dimanche 27 mars. Milan fait redécouvrir le photographe Herb Ritts, mort en 2002.

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