Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Werner Spies écrit sa vie de passeur

C'est un gros livre. Pour raconter "Les chances de ma vie", Werner Spies a eu besoin de 614 pages bien tassées, avec un interligne réduit au minimum. Le spécialiste de Picasso et du surréalisme, l'ancien directeur du Musée d'art moderne au Centre Pompidou avait beaucoup de choses à dire, et ce n'est pas un concis. Il n'y a guère que sur "l'affaire Beltracchi" qu'il passe comme chat sur braise. Les sept derniers feuillets. On se souvient que l'expert Spies s'était lourdement trompé, donnant à Max Ernst des tableaux dus à un faussaire, demandant au passage des honoraires fabuleux. L'ouvrage est pourtant sorti au départ en Allemagne, où l'histoire a fait un foin pas possible. 

Tout commence curieusement avec les rapports que Spies, arrivé à Paris au début des années 1960, a entretenu avec Michel Leiris et David-Henry Kahnweiler. Rien n'était simple avec l'écrivain, ni l'ancien galeriste des cubistes. Leiris, chez qui habitait Kahnweiler, avait épousé la fille naturelle de Mme Kahnweiler. Une fille que cette dernière faisait passer pour sa petite sœur. Il s'agissait par ailleurs d'êtres tourmentés. "Kahnweiler bannissait l'hédonisme et la sensualité." Il rejetait aussi toute peinture qu'il n'aurait pas vendue. Le jeune Spies (il est né en 1937) n'en parviendra pas moins à établir des relations cordiales avec celui qui restait le marchand principal du capricieux Picasso.

Une enfance catastrophique 

A la page 81, le récit bascule. Spies revient à lui-même, ou plutôt à ses origines. Il raconte son enfance en pleine guerre, à Rottenburg près de Tübingen. Il y a les alertes. Les bombes. La mort de la mère, à la fin du conflit. Le remariage du père, un être un peu falot, avec une grosse dame sadique. Les cinq enfants sont persécutés. Battus à l'école par des instituteurs violents. Catholique jusqu'au mysticisme, alors que la proche Tübingen est protestante, Werner finit au petit séminaire. "Nous étions déjà corrompus par l'obéissance et l'humiliation." On comprend que le futur historien soit resté par la suite un homme fasciné par la noirceur du monde. 

Après ce long chapitre du genre "Désarroi de l'élève Törless" (le roman de Musil), Werner Spies revient à Paris, où il aura connu tout le monde. Au départ, l'homme travaille pour une radio germanique. Il s'occupe de théâtre sur les ondes, ce qui lui permet de demander des pièces sonores à Nathalie Sarraute ou à Samuel Beckett. Nous restons dans le lourd et le pesant, mais le témoignage sur ces deux écrivains, devenus des amis, se révèle précieux. Fréquentant l'ensemble des milieux intellectuels, qui donnent à Paris un dernier éclat avant la pénombre actuelle, l'émigré débouche sur la peinture, organisant bientôt des expositions transfrontalières. "Cela commença en septembre 1970 lorsque l'inventif et le très actif Karl Ruhrsberg me chargea de présenter les œuvres de Josef Albers à la Kunsthalle de Düsseldorf."

La rencontre de ma vie, Max Ernst 

La littérature passe dès lors au second plan. Spies rédige le catalogue raisonné des sculptures de Picasso avec l'aide d'un artiste pourtant peu accessible. Il monte en 1978 pour le tout nouveau Beaubourg le fameux "Paris-Berlin, 1900-1933". L'une des grandes révélations de la fin du XXe siècle. L'Allemand défend dès lors les anciennes avant-gardes plutôt que les nouvelles, venant même au secours d'un peintre aussi discrédité que Fernando Botero. En 1965, il avait par ailleurs fait "la rencontre de ma vie". C'est celle de Max Ernst, qu'il côtoiera pendant une quinzaine d'années. Le surréaliste avait déjà entamé son crépuscule dans les années 1960. C'était devenu une figure historique. 

Organisant quantité de manifestations (la dernière en date étant celle, magnifique, des dessins d'Orsay à l'Orangerie au printemps 2014), Spies se retrouve directeur de musée à Beaubourg en 1997. Il y tente une ouverture sur le monde, concrétisée lors de l'accrochage de réouverture après travaux du Centre en 2000. Puis il part vers d'autres aventures, enseignant à Düsseldorf et s'intéressant à la photographie ou au dessin humoristique. Marié à une Française, il poursuit ainsi un rôle de "passeur" entre son pays d'adoption et l'Allemagne. Une courroie de transmission qu'il juge peu fructueuse dans l'ensemble. "En dépit de toutes les accolades, on ne trouve jamais aucun vin blanc allemand sur une carte de restaurant parisien."

Beaucoup de noms célèbres 

Arrivé à la dernière ligne, le lecteur referme l'ouvrage avec un mélange de contentement et d'insatisfaction. Il a appris beaucoup de choses. On lui a jeté beaucoup de noms célèbres à la tête. Les intellectuels pratiquent autant le "name dropping" que les mondains. De Marguerite Duras à Peter Handke, de Willy Brandt à Neo Rauch, de Gerhard Richter à Christian Boltanski, c'est un vrai défilé. Il n'empêche que ces mémoires restent mal ficelés. Il aurait fallu qu'un éditeur faisant son travail oblige l'auteur à une refonte complète, après l'élaboration d'un véritable plan. "Les chances de ma vie", que l'on parcourra avec profit, tient un peu du brouillon.

Pratique

"Les chances de ma vie", de Werner Spies, traduction de Bernard Lortholary, à la NRF, 614 pages. Photo (DR): Werner Spies en 2007.

Prochaine chronique le lundi 3 novembre. Le Musée d'Orsay tourne autour de Sade. Une catastrophe!

 

 

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