Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Une Bible pour la littérature romande

«Ceci est un événement. C'est gros et pourtant pas lourd du tout. Je le prouve.» Elevant de la main un gros machin bleu comme une torche, Isabelle Falconnier ressemblait l'autre jour, sur une scène du Salon du Livre genevois, à la Statue de la Liberté. En plus petit évidemment. Elle se livrait aussi, mine de rien, à un exercice d'haltérophilie. L'«Histoire de la littérature en Suisse romande», avec ses 1728 pages bien tassées, pèse tout de même dans les deux kilos. Bref. C'est le genre même du bouquin qu'on hésite à prendre avec soi dans une valise. 

Qu'importe! Il s'agit d'un ouvrage de consultation, comme la Bible, le bottin de téléphone ou le Petit Larousse. «Son contenu, établi par toute une équipe sous la direction de Roger Francillon, montre ce qui s'est écrit chez nous depuis le Moyen Age et ce qui se passe maintenant. Il n'y avait que Caroline Couteau, directrice des des éditions Zoé, pour oser se lancer dans un tel projet, et seul Francillon pouvait en devenir le chef d'orchestre.»

Une énorme mise à jour

«Il s'agit en fait d'une refonte totale et de l'actualisation d'une série de quatre volumes parus entre 1996 et 1999», confie hors micro et hors lampions Caroline, qui a repris la maison Zoé des mains de Marlyse Pietri en 2011. «Francillon a fait l'unanimité. Nul n'a refusé de collaborer avec lui. Cela nous a donné un sentiment de facilité. Les choses coulaient comme prévu.» Il a fallu reprendre et parfois ravauder ce qui existait déjà. «Il était surtout important d'apporter des articles nouveaux pour arriver, sans oublis, jusqu'à aujourd'hui.» Il convenait aussi de trouver la forme idoine. «Caroline a soutenu l'idée d'un seul tome, avec deux colonnes de texte et une couverture soyeuse d'un bleu attirant», reprend au micro Isabelle Falconnier, qui semble ainsi faire l'article au public. 

«La première mouture m'a en fait sauvée de bien des situations embarrassantes», glisse en sourdine Caroline. «Au départ, je ne connaissais pas grand chose à la littérature romande classique. J'avais lu, comme tout le monde, «Le poisson scorpion» de Nicolas Bouvier et «Jean-Luc persécuté» de Charles-Ferdinand Ramuz. Je n'étais guère allée au-delà.» Aussi, quand Sylviane Dupuis et Daniel Maggetti l'ont sollicitée, elle a pu dire oui en tenant une base, l'édition des années 90 devenue introuvable. «On se réunissait une fois tous les deux mois à Lausanne. Chacun apportait ses mots et ses idées. Roger Francillon tranchait. Il sait le faire sans raideur.»

Tendance au métissage

Mis qu'est-ce qui frappe, au fait, le plus l'équipe? «Sans donner dans l’auto-congratulation» affirme Francillon, «le nombre et la qualité. Il existe bel et bien une littérature romande. Elle se révèle riche. Fine. Diverse. Elle tend ainsi aujourd'hui à se métisser.» De nouveaux auteurs ont su pour lui refléter cette tendance. «Nous avons mis l'accent sur le exilés et les échanges interculturels.» 

Serait-ce dire que cet «opus magnum» fait l'unanimité? Pas tout à fait. «Franchement, je préférais la première version», avoue «mezza voce» un écrivain genevois, dont je n'ai pas vérifié la présence dans ce noble aréopage que forme la présente «Histoire romande». «Les bouquins étaient légers. Il y avait des images. On avait une plus grand impression de confort.» Péché véniel, me direz-vous. Mais d'autres voix se montrent plus critiques. «Je sens trop ici que Lausanne a été prise comme capitale des lettres romandes», affirme un historien. «Si Vaud a bénéficié d'un traitement exhaustif, il n'en va pas de même pour Genève.» Le canton où se trouve pourtant Zoé... 

Je laisse à chacun le soin de trancher. Pour moi, 1728 pages, c'est vraiment beaucoup. J'avoue en être resté à la présentation.

Pratique 

«Histoire de la littérature en Suisse romande», collectif sous la direction de Roger Francillon, aux Editions Zoé, 1728 pages. Photo (Magali Girardin): Isabelle Falconnier (à gauche) avec Anne Cuneo, morte en février dernier. Anne prouvait qu'on pouvait devenir "best-selleuse" en Suisse Romande. Elle vendait 20.000 ou 30.000 exemplaires de ses grands romans. En France, il faudrait proportionnellement des tirages de 1,5 million, ce qui arrive très rarement.

Cet article va avec celui sur «Une aventure appelée littérature romande» de Bertil Galland, située immédiatement plus bas dans la file. 

Prochaine chronique le lundi 18 mai. La semaine serait décisive pour le Musée d'art et d'histoire de Genève. Histoire d'une guerre de tranchées et d'une manipulation.

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