Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Un somptueux pavé pour Fra Angelico

«Aucun artiste de la première Renaissance italienne n'a été, au cours des dernières décennies, autant étudié que Fra Angelico», prévient Timothy Verdon au début de sa préface. Un nouveau livre, énorme qui plus est, lui a pourtant semblé utile sur Frère Jean de Fiesole, qualité d'«angélique» dès le XVe siècle. Il s'agit pour l'actuel directeur du Musée de l’Oeuvre de la cathédrale de Florence (1) d'opérer une synthèse. «Le présent volume se propose d'élargir la lecture des peintures» de l'artiste, trop esthétique à son avis. «Il y a chez lui «de la théologie, de la mystagogie (2) et de l'exégèse biblique.» N'oublions pas que Monsignor Verdon, un Américain de 69 ans, est à la fois prêtre, enseignant universitaire et historien de l'art! 

Le Fra Angelico que l'auteur propose aujourd'hui est donc à couches multiples, ce qui n'a rien d'étonnant au pays des lasagnes. Il y a d'abord l'homme de son temps. Un temps difficile à préciser. S'il est sûr que l'artiste est mort en 1455 à Rome, où sa tombe se voit toujours à Santa Maria sopra Minerva, près du Panthéon, quand a-t-il vu le jour en Toscane? La date traditionnelle de 1387 se voit aujourd'hui mise en doute. Ce serait plutôt vers 1395, ce qui change bien des choses quand il s'agit de reconstituer sa formation. Un élément clair, cependant. Il est entré tard pour l'époque (vers 24 ans) dans les ordres, alors qu'on vous y poussait au «quattrocento» dès l'adolescence. Il s'agit là d'un véritable choix. D'un acte de foi.

"Vivre sans cesse près du Christ"

L'Angélique n'en a pas moins vécu dans un temps de troubles spirituels. D'une part, les ordres religieux tentent à se rénover avec l'austérité amenée par les franciscains et les dominicains. De l'autre, la papauté donne le triste spectacle d'une division. Il y a un temps deux papes, voire trois simultanément. A Rome, après 1450, l'ex-jeune Guido di Piero (3) deviendra auprès d'Eugène IV, puis de Nicolas V, le peintre d'un Saint Siège enfin restauré. Il sera aussi après 1450 le prieur de son couvent à Florence, San Marco. Très visité de nos jours, l'endroit possède le plus important cycle de fresques conservé de sa main. Il reflète le désir de son auteur à «vivre sans cesse auprès du Christ». Cela ne signifie pas que cette piété soit simplette. Ces peintures se révèlent en réalité savantes par leur contenu spirituel et nouvelles grâce à leurs formules artistiques.

C'est là le paradoxe! Fra Angelico constitue en fait un précurseur. Quand il débute vers 1415, Florence vit encore avec les goûts du XIVe siècle. Seule la sculpture innove, avec Donatello et Ghiberti. Il s'agit maintenant de transcrire leur tridimensionnalité en peinture, en cherchant à tâtons la perspective. L'Angélique précède ici Masaccio, son cadet, qu'il a sans doute connu. Son art va devenir toujours plus savant, tout en gardant les accents colorés des primitifs. Un Fra Angelico, c'est rouge, c'est bleu et c'est rose. Faut-il pour autant voir des mystères dans les marbres qu'il multiplie dans certaines de ses compositions? Georges Didi-Huberman en avait fait en 1990 tout un livre, «Fra Angelico, Dissemblance et figuration». Timothy en prend acte, avant de passer à ce qui lui semble plus essentiel, à savoir la cohérence d'un œuvre à la fois morale et belle.

Le poids des collaborateurs 

Fra Angelico a beaucoup produit. Vasari, l'historien du XVIe siècle, assurait que c'était après avoir prié et qu'il «ne pouvait réaliser un Christ souffrant sans pleurer lui-même» (4). Une grande partie de ses panneaux et de ses peintures murales a survécu, chose exceptionnelle pour un créateur aussi ancien. Il manque cependant l'alpha et l'oméga, à savoir les œuvres de jeunesse citées par des sources, et la fin. Rome a été bouleversée dès le XVIe. Jules II a fait détruire le studiolo de son prédécesseur Nicolas V. Le couvent de Santa Maria sopra Minerva a été chamboulé par la suite. Nous ne possédons aujourd'hui que la période centrale, plus une chapelle tardive miraculeusement épargnée du Vatican et le chantier, terminé bien plus tard par Luca Signorelli à la cathédrale d'Orvieto. 

Il apparaît dans ces ensembles tardifs que Fra Angelico a utilisé de nombreux collaborateurs. Il n'est pratiquement pas intervenu lui-même à Orvieto, où il a dû fournir les dessins. On sait que son plus proche collaborateur Benozzo Gozzoli, lassé d'être choriste, accomplira plus tard une belle carrière en solo. Zanobi Strozzi reste moins étudié. Le «connoisseurship», qui consiste à démêler les mains, reste peu représenté dans ce livre, prévient Timothy Verdon. «Comme le rappelle Magnolia Scudieri, dans le catalogue de l'exposition de 2009 à Rome, Fra Angelico a non seulement conçu les peintures associées à son nom, mais aussi supervisé le travail de ses aides.» Et la notion d'autographie préoccupait peu les gens du XVe siècle...

Bien écrit et bien illustré 

Le premier chapitre, théologique, se révèle un peu trapu. La suite se lit facilement. On sent une volonté très anglo-saxonne de clarté, en fuyant tout verbiage inutile, voire nocif. La lecture d'un texte concentré sur le haut des pages, le bas restant d'un blanc virginal, demeure donc aisée. L'illustration et magnifique. Il fallait pourtant assortir des photos, de provenances très diverses. Des tableaux de l'Angélique sont aujourd'hui au Louvre, au Kunstmuseum de Berne, à Munich ou aux Offices. Il s'agit donc d'un gros volume bien pensé et bien réalisé. Il n'a qu'un seul défaut, son prix. Cent quarante euros (bien davantage en francs suisses), c'est tout de même beaucoup! 

(1) Je parlerai prochainement de ce musée, rouvert il y a quelques semaines en format géant.
(2) La mystagogie est l'initiation aux mystères de la foi.
(3) Au XVe siècle, les noms de famille commençaient seulement à exister. En Italie, le prénom usuel se voyait ainsi associé à celui du père et parfois du grand-père.
(4) Fra Angelico a été récemment béatifié sur l'ordre de Jean-Paul II.

Pratique

«Fra Angelico», de Timothy Verdon, traduit de l'italien par Anne Guglielmetti, à l'Imprimerie nationale, diffusion Actes Sud, 385 pages. Photo (DR): Une nuée céleste de Fra Angelico.

Ce texte est immédiatement précédé du compte-rendu de quatre autres livres.

Prochaine chronique le dimanche 20 décembre. Kuniyoshi, le précurseur de la manga exposé au Petit Palais de Paris.

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