Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Un "pavé" supplémentaire sur Piero della Francesca

C'était en 1992. L'Italie célébrait en grandes pompes les 500 ans de la disparition de Piero della Francesca, mort l'année de la découverte de l'Amérique à Borgo San Sepolcro. Les expositions se suivaient sans trop savoir quoi montrer. Les fresques restent en principe indéplaçables. Les musées se montrent peu enclins à prêter de fragiles panneaux de bois. Il s'est donc beaucoup publié alors, le meilleur texte restant celui de Ronald Lightbown, paru en français chez Citadelles & Mazenod. Un exemple de simplicité et de clarté. Il faut dire que l'on a beaucoup déliré auparavant sur l'artiste. En 1975, Maurizio Calvesi avait ainsi donné "Système d'équivalences et équivalence du système chez Piero della Francesca". Avouez qu'il y avait là de quoi s'inquiéter... 

Plus de vingt ans se sont écoulés. Une nouvelle synthèse s'imposait. Ce n'est pas que le "corpus" de l'oeuvre ait changé. Il devient douteux qu'on découvre jamais un nouveau tableau. Certaines restaurations, en revanche, ont changé les idées sur ceux qui existent, leur rendant parfois une lisibilité. Les études continuent enfin. Borgo San Sepolcro, où est né Piero (vers 1414) et où il est mort, a ainsi fait "l'objet de recherches scrupuleuses de la part du grand historien James Banker, auquel on doit un véritable travail d'archéologue sur la famille della Francesca et le milieu, y compris artistique, qui était celui du peintre à ses débuts."

Une synthèse voulue simple et complète

Une nouvelle synthèse s'imposait. Alessandro Angelini la donne aujourd'hui, dans un livre comme il se doit monumental. L'idée est de rester lisible. L'auteur s'appuie sur des faits. Il utilise au maximum les documents disponibles. Il tente aussi d'élargir le débat. Piero della Francesca ne constitue pas un splendide isolé, perdu du côté d'Arezzo, où se trouve son plus célèbre cycle survivant, "l'Histoire de la vraie Croix". Le débutant a vécu à Florence. Il y a aussi bien côtoyé Domenico Veneziano que Filippo Lippi. Il a travaillé à Rome, où plus rien (ou si peu) subsiste de lui. Puis il est allé à Urbino. Il faut donc l'imaginer dans des milieux brillants et cultivés, revenant périodiquement dans sa ville natale, où il a fini par se retirer, s'adonnant à l'architecture et aux mathématiques, illustrées par un célèbre traité sur la perspective. 

La chose obligeait à publier beaucoup d'images. Il fallait non seulement montrer les peintures autographes ou celles réalisées en collaboration avec des élèves, mais ce qui se faisait de son temps. Le contexte prend ici beaucoup de place, y compris celui des panneaux flamands (Van Eyck, Memling...) qui arrivaient alors en Italie. Piero s'en trouve moins "héroïsé" dans la mesure où il participe à tout un processus créatif. Mais après tout la Renaissance italienne, "temps des génies", tient aussi du grand atelier. Même les œuvres s'y révèlent souvent collectives.

Une redécouverte dans le goût du XXe siècle 

Ayant terminé sa vie hors des grands centres intellectuels, Piero n'a pas joui par la suite de la réputation qui aurait dû devenir la sienne. Il s'agit d'une redécouverte du XXe siècle. On la doit bien sûr à des chercheurs comme Roberto Longhi, qui publia des textes essentiels en 1914 et 1927. La chose n'aurait cependant pas été déterminante sans un changement du goût. Un thème sur lequel Alessandro Angelini s'attarde peu. Chaque époque puise à sa guise dans le passé. Botticelli, Filippino Lippi, Crivelli correspondaient au temps des Préraphaélites, vers 1860-1880. Avec son sens de la simplification, Piero parlait aux modernes. Le courant "Novecento", dans les années 1920-1930, s'en inspira parfois jusqu'au pastiche. Angelini "cite" ainsi Carlo Carrà, dont il reproduit une superbe toile, "Nageurs". 

Facile à lire, comprenant de magnifiques reproductions (il y a eu des progrès étonnants depuis l'ouvrage signé par Ronald Lightbown en 1992!), ce gros livre souffre des défauts habituels. Il est lourd, cher et encombrant. Un tel investissement ne peut se voir consenti par un éditeur que pour une star de l'histoire de la peinture. Ce sont cependant les autres artistes qui mériteraient aujourd'hui de telles sommes. Pour rester dans l'époque et le style de Piero, je ne vois ainsi rien sur Antoniazzo Romano. Filippo Lippi ou Domenico Veneziano. Ni d'ailleurs sur Sassetta, le Siennois qui a révélé la peinture à Piero quand il est venu livrer un immense polyptyque à Borgo San Sepolcro. Il est permis de le regretter.

Pratique 

"Piero della Francesca", d'Alessandro Angelini, traduit par Anne Guglielmetti, aux Editions de l'Imprimerie Nationale, diffusé par Actes Sud, 384 pages. Photo (DR): L'une des scènes de l'"Histoire de la vraie Croix", que l'on peut voir à la basilique San Francesco d'Arezzo.

P.S. Je vous ai récemment parlé de la vente du tableau "Le printemps" de Manet pour 65 millions de dollars. Eh bien l'acheteur est le Getty de Los Angeles!

Prochaine chronique le lundi 17 novembre. Au Salon des Antiquaires de Lausanne, où la Bibliothèque de Genève présente quelques-unes de ses affiches.

 

 

 

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