Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Trophime Bigot fait l'objet d'un roman

C'est l'un des plus beaux livres de l'année. Je ne suis pas seul à le dire. Des revues d'art ou de littérature ont parallèlement salué la parution d'"Outre mesure" de Guy Walter, né à Metz en 1955. Un tout petit recueil, sorti chez Verdier. Nous sommes ici loin des grosses machines que les éditeurs espèrent, souvent en vain, transformer en machines à sous. Il s'agit en effet de nouvelles poétiques, dont les héros sont des peintres anciens inconnus de la plupart des gens. 

"Le jeune Bigot croit qu'une peinture n'est faite qu'avec les largeurs et les longueurs qui tiennent dans les mains, pas les autres, que celles-ci valent bien plus que des leçons, que si l'on ne peint pas avec elles, on ne peint rien, on fait des images." Mais qui est Bigot? Un peintre d'Arles, né en 1579 et mort sans héritiers à Avignon en 1650. Trophime Bigot a bien existé. Il portait le même prénom rare que son père, déjà artiste. Ce prénom constitue une sorte d'oriflamme. Trophime est le saint local avec un certain Césaire.

Pèlerinage pour Rome 

Walter nous raconte son départ pour Rome, où les artistes se doivent alors d'aller en pèlerins. C'est la métropole antique et la cité de Raphaël. Cela devient alors celle du Caravage, dont Trophime deviendra un des disciples posthumes. "Trophime a sur le cœur, soigneusement pliée en quatre, glissée dans une pochette de lin, une lettre que son père lui a remise. Il ne doit la lire qu'une fois dans Rome. Dans Rome, lui a-t-il dit." Une petite entorse à la réalité. L'artiste avait 41 ans en arrivant dans la Ville éternelle en 1620, dix ans après la disparition du Caravage. Il y restera douze ans. La force d'attraction se révélait irrésistible. C'est à grand peine que les Français Nicolas Tournier, Guy François ou Jean Boucher ont repris le chemin de leurs provinces. Toulouse pour le premier, Le Puy pour le second, Bourges pour le troisième... 

L'arrachement est dur. Bigot père le vit comme une fatalité. Quand on quitte, au début du XVIIe siècle, c'est souvent pour toujours. "Quand son fils reviendra de Rome, il sera mort." Mais le débutant, comme un oisillon, doit prendre son envol. Le retenir serait un crime. "Cette fois, il a un drôle de geste. Quand son fils va disparaître, il est sur le fil de l'horizon, il appelle Trophime, mais il se colle la main sur la bouche." On retrouve ici l'atmosphère de "Terrasse à Rome", autre récit père-fils, qui fit tant pour la réputation de Pascal Quignard en 2000.

Une intuition géniale

Trophime Bigot n'est pas seul, bien sûr, dans le livre. Mais il le domine. Il en devient la vedette, d'autant plus aisément que le lecteur cultivé commence à en avoir soupé des romans sensationnels dont Léonard de Vinci ou Michel-Ange (encore deux fictions sur le sculpteurs toscan cette année!) sont les protagonistes. On ne peut pas toujours refaire "Da Vinci Code"! 

La résurrection au XXe siècle du Provençal pourrait pourtant faire l'objet d'un tel roman. On ne connaissait de Bigot fils, un homme sur lequel subsistent des documents d'archives épars, que quelques tableaux égaillés dans des églises du sud de la France. Spécialiste des caravagesques, Benedict Nicolson (1914-1978) a un jour eu une intuition géniale. On avait regroupé auparavant, sous le nom de "Maître à la chandelle", un certain nombre de toiles romaines. Tons chauds. Eclairages violents. Benedict (qui était le fils des écrivains Vita Sackville-West et Harold Nicolson) a tout a coup "su" que le "Maître à la chandelle" était Trophime. Cela s'imposait comme une évidence. Des détails d'écriture ne trompaient pas.

La preuve par les archives 

L'historien d'art anglais éprouva de la peine à se faire entendre. Il y a longtemps eu doute. Et puis, de nouveaux documents sont sortis en Italie. Jean Boyer les publiait en 1988. On découvrait dans la Rome pontificale l'existence d'un Trofemondi, ou Trophemond, Bigotti. La preuve était presque faite. Il reste quelques incrédule, comme toujours. Et une part de rêve. Il demeure fascinant aujourd'hui d'imaginer ces hommes du XVIIe siècle traversant les Alpes, juste pour apprendre à peindre. C'est le cas de Louis Cretey, récemment révélé à Lyon par une rétrospective. C'est celui de Raynaud Levieux, un beau créateur d'Uzès se découvrant dans la pénombre de musées municipaux jamais visités. C'est bien sûr celui de Trophime Bigot, qui attend son livre et son exposition. Il faudra bien qu'Arles s'y attelle un jour.

Pratique 

"Outre mesure" de Guy Walter, aux Editions Verdier, 90 pages. Photo (DR): "Judith et Holopherne". Le sujet le plus prisé par la disciples du Caravage, avec son mélange de sexe et de mort.

Prochaine chronique le lundi 22 septembre. Per Barclay chez Guy Bärtschi, à Genève. Et le point sur les galeries qui s'ouvrent, ferment ou déménagent dans la ville. Un remue-ménage sans fin.

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