Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Tout sur "Les chapeaux de Madame Paulette"

Le petit nom, aux consonances désuètes, faisait très parisien. Il était idéal pour une modiste. «Madame Paulette» donnait à la fois une idée de féminité et d'assurance. Il fallait bien cela pour faire passer des factures souvent phénoménales. A l'époque où le chapeau, si possible fragile et compliqué, formait le point d'orgue d'une toilette, Paulette pouvait demander pour l'un d'eux jusqu'à quelques milliers d'euros actuels. L'élégance n'a pas de prix. 

Madame Paulette, à laquelle Annie Schneider vient récemment de consacrer un «beau livre», se nommait en fait Pauline Adam. Née dans un vaste appartement de la plaine Monceau en 1900, l'année de l'Exposition universelle, elle avait reçu la meilleure éducation bourgeoise. Autant dire que, sortie du couvent, l'adolescente ne savait rien faire, à part la révérence et recevoir une amie à l'heure du thé, ce qui exigeait apparemment un long apprentissage. «Mon père professait un absolu dédain pour les femmes qui choisissaient un métier.»

Débuts comme mannequin 

L'ennui venant, la jeune fille se fait pourtant recommander auprès de la maison Lewis, «modiste de plusieurs cours». Lewis incarne alors la «haute mode», l'équivalent de la haut couture. Comprenez par là que tous ses chapeaux se voient entièrement exécutés à la main, et sur mesure. Des fois que la cliente aurait la grosse tête. Lewis n'est pas seul. Il partage sa clientèle huppée avec Madame Agnès et Caroline Reboux. Pauline est mannequin chez lui avant de devenir vendeuse chez Brunet & Verlaine (aucun rapport avec le poète), où elle est engagée par Monsieur Armand, qui la voit esquisser ses premiers modèles. Nous sommes à l'aube de années 1920. 

Je vous passe quelques péripéties, qui verront Pauline devenir épouse, puis mère, sans se sentir heureuse pour autant. L'ascension a pourtant commencé. Pauline-Paulette s'est fait quelques clientes. Elle a ouvert sa première maison en 1929, où ses grandes acheteuses sont Sud-Américaines. Une habitude qui se révélera durable. Paulette chapeautera plus tard Eva Perón. Dix ans plus tard, en février 1939, la haute modiste peut ainsi ouvrir son grand établissement, avec salons multiples, dans l'actuelle avenue Franklin-Roosevelt.

Le triomphe du turban 

La date peut sembler mal choisie. En fait, pas. Sous l'Occupation, le chapeau échappe aux restrictions, se permettant du coup toute les folies. Paulette, qui a lancé un turban qui connaîtra d'innombrables fidèles (Simone de Beauvoir le conservera jusqu'à la fin), invente donc des édifices de fleurs et de plumes. Ils n'auront pas à se soucier de la hauteur des toits automobiles. Plus une seule d'entre elles ne roule dans le Paris à l'heure allemande. 

Les années 1950 marquent l'apothéose de Paulette, qui emploie jusqu'à 120 ouvrières. Ses créations se retrouvent photographiées par Richard Avedon (qui immortalise le chapeau «à oreilles de lapin»), William Klein, Willy Maywald, Horst P Horst ou Henry Clarke. La grande prêtresse du bibi collabore avec les grands couturiers et le théâtre. Une habitude prise dès 1940, quand elle avait été prise sous son aile par le Vaudois Robert Piguet. Un couturier qui faisait la pluie et le beau temps en matière de mode.

La mode des têtes nues

La décennie suivante voit les premières têtes nues. Les femmes en vue, Brigitte Bardot et les autres, renoncent à cet accessoire essentiel pour la bonne survie de la maison Paulette. La dame continue, de plus en plus héroïquement. Sa raison sociale devient déficitaire, même si elle travaille désormais pour Chanel et Scherrer, qui ont fermé leurs ateliers spécialisés. Que voulez-vous? C'est sa vie. La vieille dame crée donc jusqu'à la fin. Les derniers modèle Paulette datent de 1984, l'année de sa mort. Ce sont des feutres, des bandeaux ou des calots réalisés pour un défilé de Claude Montana. 

Tout cela méritait bien... un coup de chapeau. L'auteure s'est abreuvée aux bonne sources. Il fallait raconter l'histoire pendant qu'elle gardait encore une partie de ses témoins. Annie Schneider a aussi eu l'idée de demander une préface à Stephen Jones, le plus grand modiste actuel. Si la France a pratiquement laissé tomber le couvre-chef, à part quelques objets de confection, l'Angleterre lui laisse une large place. Imaginerait-on Elizabeth II en cheveux? L'extravagant Stephen, qui coiffe les pop-stars comme les «royalties», s'est fendu d'un joli texte. «Madame Paulette: la seule évocation de ce nom me donne des frissons! En 1984, l'écrivain Patrick Cabasset, aujourd'hui rédacteur en chef Mode de «L'Officiel», a écrit un article intitulé «Stephen Jones, la nouvelle Madame Paulette» et j'ai tout fait depuis pour être à la hauteur...»

Pratique

«La chapeaux de Madame Paulette, d'Annie Schneider à La Bibliothèque des Arts, 160 pages. Photo (tirée du livre): Une création de 1938. Oiseau en cellophane, sur paillasson violet.

Prochaine chronique le mercredi 25 mars. "Pardonnez-leur" au Cabinet des arts graphiques genevois. Une exposition impardonnable...

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