Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Tout sur la médecine légale à Genève au XVIIIe

Peu de villes s'interrogent autant sur leur passé que Genève. L'historiographie locale produit chaque année ses colloques, et surtout ses livres. Elle remplit ainsi chaque décennie une petite bibliothèque, avec des ouvrages souvent très spécialisés. Nous ne sommes plus au temps de la monumentale «Encyclopédie de Genève», dirigée dans les années 1980 par Catherine Santschi, alors archiviste d'Etat. On en arrive aux sujets pointus. Témoin, «Les corps meurtris» de Fabrice Brandli et Michel Porret, qui vient de paraître aux précieuses Presses universitaire de Rennes, qui ont déjà édité plusieurs ouvrages nés dans l'Alma Mater des Bastions.

De quoi y est-il question? Le titre reste elliptique. Les deux auteurs, aidés dans leurs recherches par Flavio d'Agua et Sonia Vernhes-Rappaz, s'y penchent sur les décès suspects en République de Genève au XVIIIe siècle. S'agit-il d'accidents, de crimes ou de suicides? Il faut trancher sinon ans le vif, du moins dans le mort, même s'il est aussi question ici de viols, de «libertinage» et de ventes de drogues. Des médecins, aujourd'hui qualifiés de «légaux», se voient appelés. Comment procéderont-ils? L'ouvrage, assez épais, récapitule les «affaires» de 1716 à 1792. J'ai rencontré pour vous Fabrice Brandli, déjà auteur en 2012, aux mêmes PUF rennoises de «Le nain et le géant». Une thèse définissant les rapports entre les Etats de Genève et de France au XVIIIe siècle. 

Comment cet ouvrage collectif est-il né?
Ce travail à quatre s'inscrit dans un projet, financé par Berne. Il visait à se pencher sur «la fabrique des savoirs». Ceux-ci touchaient diverses matières. Il tenait aussi bien compte de l'éducation, de la psychologie, des religions ou, comme ici, de l'histoire des sources et de médecine. 

Que faut-il entendre par «fabrique des savoirs»?
La fabrique, c'est la volonté de découvrir comment des savoirs deviennent des disciplines scientifiques, qui évolueront bien sûr par la suite. A un certain moment, une forme se cristallise. Nous avons tenté de comprendre de quelle manière est née la médecine légale à un moment où le mot n'existe pas encore. Il n'apparaîtra qu'en 1797. Jusque là, il existe une pratique fluctuante cherchant sa légitimité, puis la trouvant. Il existe un abîme entre ce qui se faisait en 1716 et ce que montrent les procès verbaux de 1792. 

De quelle manière faut-il le comprendre?
Le XVIIIe est le siècle où naît la médecine moderne. Elle sort de l'empirisme. Elle cesse de se référer à des autorités remontant à l'Antiquité grecque et romaine. La médecine nouvelle se base sur l'observation et l'expérimentation. Ce ne sont plus de vieux livres que l'on consulte, mais des corps humains. Nous entrons dans l'ère du clinique. 

Alors, quelles différences entre 1716 et 1792?
Tout d'abord, nous n'avons pas affaire avec les mêmes types d'individus. Ceux de 1716, on le voit par leurs textes, restent presque des analphabètes. Ce sont des hommes à peine formés, exerçant la médecine à temps partiel. Ils demeurent autrement barbiers, voire laboureurs. Vers 1770, ce genre d'amateurs a disparu, comme la sage-femme excédant ses fonctions actuelles. Nous avons affaire, avec les derniers procès verbaux que nous publions, à de véritables experts. 

Il faut aussi dire que Genève s'est taillée une belle réputation avec la présence de Théodore Tronchin, le plus célèbre médecin du siècle.
Tronchin possède une dimension européenne. Il attire des patients de partout. Il est né autour de lui un véritable tourisme, à la fois clinique et mondain. La chose joue bien sûr son rôle. Elle permet l'émergence à Genève de médecins du calibre de Louis Odier ou de Jean-François Butini. Dénuée de faculté spécifique, celle de médecine n'étant créée qu'en 1876, Genève n'en devient pas moins un vivier de recherches. 

Venons-en aux «corps meurtris».
Il s'agit des décès sur lesquels il faut investiguer. Il y a là de simples accidents, comme des noyades dans le Rhône, mais aussi quelques crimes et des suicides. La médecine étant indissociable de la société qui la produit, nous avons un bon reflet de la Genève de l'époque. Nous sommes dans un monde protestant, où le poids de la faute est terrible. Il n'existe aucune confession permettant de s'en libérer. D'où parfois des comportements fous. Nous racontons l'histoire d'un adolescent qui rentre de l'église, se tranche le sexe, survit et finit par s'achever avec un coup de fusil. 

Il y a passablement de suicides dans le livre...
Il s'agit en principe d'un crime à Genève, comme dans bien des pays de l'époque. C'est le «Selbstmord» ou l'assassinat de soi, qui se voit puni en cas d'échec. Notons cependant que Genève, qui est une ville progressiste (la torture préalable disparaît en justice dès 1738), cesse ce genre de condamnation vers 1730. Reste que le suicide déshonore toute une famille. Il a donc fallu trouver un biais. Ce biais, c'est l'égarement, la folie. On voit apparaître l'idée de «mélancolie». Dès lors, les suicidés ne sont plus coupables de leur acte. 

Il faut pour cela établir une expertise.
Exactement. Elle répond à une évolution de toute la justice à Genève. Pour prononcer un jugement, il ne faut plus l'aveu, volontiers extorqué de force, mais la preuve. Nos experts enquêtent ainsi non seulement sur les corps, mais sur les circonstances du drame. 

Michel Porret a déjà beaucoup écrit sur la Justice en République de Genève. Vous vous êtes Fabrice Brandli occupé de diplomatie. Que resterait-il encore à dire?
Un bon sujet, non encore traité à fond, serait la littérature clandestine à Genève au XVIIIe siècle. Il s'est alors beaucoup publié sous le manteau.

Pratique

«Les corps meurtris», de Fabrice Brandli et Michel Porret, avec la collaboration de Flavio Borda d'Agua et de Sonia Vernhes-Rappaz, aux Presses universitaires de Rennes, 392 pages. Photo prétexte (DR): Une dissection au XVIIIe siècle.

Ce texte s'accompagne d'un autre, situé immédiatement plus bas dans le déroulé, sur "La Guerre de Sept Ans, 1756-1763".

Prochaine chronique le dimanche 26 avril. Vicence, près de Venise, propose une exposition folle autour de la nuit dans l'art, "Tutankhamon, Caravage Van Gogh". Il fallait oser!

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