Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Société suisse de gravure. Cent ans en 310 pages illustrées

Crédits: Markus Raetz/Musées d'art et d'histoire, Genève 2018

1918 n'aura pas seulement été en Suisse l'année de la grève générale, célébrée cette année alors qu'il s'agissait encore d'un sujet tabou il y a un demi siècle. Dans un genre plus léger, c'est aussi le moment où s'est formée à Zurich la Société suisse de gravure. L'association peut donc fêter ses 100 ans. Elle le fait avec une exposition itinérante. Genève succède aujourd'hui à Zurich, le Locle, Granges et Bellinzone. Il y a bien sûr le gros livre assorti. Il ne s'agit pas du premier ouvrage sur la question, mais fallait mettre les choses au net. Les 255 commandes, composées parfois de plusieurs pièces, se voient donc intégralement reproduites. Le déroulé part de la dernière d'entre elles, passée à l'Américain Wade Guyton (récemment vu au Mamco) pour terminer avec la première, celle de 1918. Une Valaisanne à l'eau-forte et à l'aquatinte du Genevois Edouard Vallet. En cent ans, la Société aura passé du régional à l'international en abordant toutes les techniques. Si je sais bien voir, le Guyton monumental consiste en une lithographie couleurs basée sur de la photographie. 

Pourquoi une Société suisse de gravure, devenue pour les initiés la SSG? Afin de répondre à l'intérêt créé par un médium multiple, et donc plus populaire que la peinture et la sculpture. L'estampe a le vent en poupe dans la seconde moitié du XIXe siècle. L'association d'artistes «Die Walze» (ou «le rouleau») fait parler d'elle dès le début des années 1900. L'idée de portefeuille (de portefeuille pour les gravures, bien entendu!) se répand. Cette forme d'art a même trouvé des revues pour véhiculer ses créations. Bref, il existe un bouillonnement menant à la constitution d'une Société, lancée le 7 septembre 1917, mais active quelques mois plus tard seulement. Les fondateurs ne sont pas des créateurs, mais des amateurs entendant assurer une pluralité de styles. Ils décident de rester exclusivement contemporains. Leurs choix se font par vote. Il s'agit enfin de limiter les tirages. En tout et pour tout 125 épreuves. Un chiffre maintenu jusqu'à aujourd'hui.

Un art suisse au sens large

L’œuvre est suisse, bien sûr, mais au sens large. Dès 1920, la Société s'adresse à Paul Klee. Les techniques se révèlent diverses, ce qui n'est bien sûr pas le cas dans certaines associations spécialisées. Se voient éditées aussi bien des xylographies que des lithographies ou des pointes sèches. Pas de format imposé. D'une manière générale, alors que les cultures connaissent de formidables bouleversements, la figuration demeure. Il faut attendre 1942, alors que le nazisme parle d'«art dégénéré» pour qu'un premier projet abstrait se voit accepté. Il est dû à Walter Bodmer qui donne quatre zincographies. L'ouverture devient toujours plus manifeste dans les années 1970, même si la SSG a déjà admis Giacometti, Marino Marini ou Germaine Richier. Les destinataires des 125 tirages (des privés comme des institutions publiques) reçoivent des choses toujours plus décoiffantes. Il y a l'estampe noire des deux côtés de Fischli & Weiss. L'offet-sérigraphie de Thomas Hirschhorn. Et enfin le moulage en plâtre doublé d'une aquatinte de Sharyar Nashat. Une innovation dont se félicite Julie Enckell-Julliard dans sa contribution au livre. «De cette manière, l'artiste questionne la définition même de l'estampe, il titille les limites du genre, confronte son commanditaire à ses critères de choix.» On connaît la chanson.

L'ouvrage forme donc le gâteau d'anniversaire, les expositions proposant par définition des morceaux choisis. D'un graphisme si tributaire de la mode qu'il en devient presque kitsch, ce volume donne la parole à différents contributeurs (en majorité des contributrices). Cheville ouvrière du projet, Christian Rümelin traite les premières années. C'est avant tout factuel. Carole Haensler Huguet aborde les rapports assez ténus entre la SSG et le surréalisme. Stéphanie Gex traite l'émergence de l'art conceptuel. Katharina Holderegger se concentre sur la Nouvelle Figuration. Marco Constantini raconte «le mariage de raison» entre l'estampe et la photographie. Christian Rümelin revient afin de raconter la gravure dans l'espace. Roland Wäspe développe l'idée d'«infiniment contemporain». Julie Enckell-Julliard clôt enfin le débat

Comment dire... Tout cela semble méritoire, mais tout de même un peu ennuyeux. Les auteurs ont tendance à jargonner. D'où, parallèlement au côté gentiment soporifique de mots, une impression paradoxale. Les auteurs parlent de briser des carcans et de se permettre des audaces alors qu'eux-mêmes se révèlent englués dans le plus épais conformisme universitaire. Le lecteur a l'impression de se retrouver mis à l'écart. Les auteurs discutent entre eux. Ce n'est pas heureusement le cas avec Christian Rümelin. Cela devient même le contraire avec Karine Tissot avec la place, longtemps marginale, des femmes parmi les artistes produisant pour la SSG. Une vingtaine de commandes en tout, la pionnière Alice Bailly, sollicitée en 1923, étant longtemps restée l'unique exception.

Voilà. En tout cas pour le livre. Le texte sur l'exposition se trouve une case plus bas dans le déroulé de cette chronique.

Pratique

«100/125, Cent ans de la Société suisse de gravure», ouvrage collectif, Editions Scheidegger & Spiess, 320 pages.

Photo (Musées d'art et d'histoire, Genève 2018): La commande passée au Bernois Markus Raetz.

Prochaine chronique le mercredi 31 octobre. Tourisme d'art en Italie. Où en est-on avec le public de masse?

 

 

 

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