Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Slogans de Mai 68. Allia réédite "L'imagination au pouvoir"

Crédits: Jo Schnapp/Photo tirée du livre

Il y a un pavé en couverture. J'ignore si la plage se trouve en dessous, mais il s'agit bel et bien de parler de Mai 68 cinquante ans après. On sait que les expositions fleurissent à ce propos. Elles peuvent rester historiques et artistiques, comme à l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Il leur est aussi loisible de gratter plus profond le terreau. Je vous ai déjà dit de quelle manière le Mamco genevois allait jusqu'aux racines situationnistes ou lettristes. 

«L'imagination au pouvoir», mots qui gravent le pavé dont je vous parlais, constitue au départ la réédition d'un livre paru dès juin 1968. Il avait alors vu le jour, comme on pouvait s'y attendre, chez Eric Losfeld. L'éditeur servait alors d'agitateur culturel, ses parutions se voyant souvent condamnées pour leurs audaces politiques ou sexuelles. On ne plaisantait pas sous la IVe République, puis sous le règne du général de Gaulle! L'ouvrage rendait ici publiques les photos prises entre le 3 et le 13 mai par Jo Schnapp, ainsi que le texte de Walter Lewino. Les deux hommes avaient vite senti qu'il se passait des choses peu ordinaires au Quartier Latin. Il fallait les pérenniser. Alors que la presse se focalisait sur les manifestants, les compères ont fixé pour la postérité les inscriptions (parler de graffitis serait inexact) recouvrant les murs des 5e et 6e arrondissements.

Un fond situationniste 

Ce qui les avait tout de suite frappés, c'était le choix des mots. La nature des idées. Pas de récriminations toutes faites. Peu de noms de politiciens cités. Le désir manifesté était d'une nature utopiste. Il s'agissait de formuler de grands souhaits, comme nul n'en aurait sans doute plus aujourd'hui. C'était après «Défense d'interdire», «La culture est l'inversion de la vie», «Les gens qui travaillent s'ennuient quand ils ne travaillent pas, les gens qui ne travaillent pas ne s'ennuient jamais», «L'art est une névrose académique» et bien sûr «L'imagination prend le pouvoir». Ces inscriptions frappaient d'autant plus les esprits qu'on n'avait guère l'habitude de regarder des «tags» en France à la fin des années 1960.

On le voit. Il s'agit là d'un témoignage. Les murs de la Sorbonne et et de ses environs allaient rapidement retrouver leur virginité. Ce n'est pas de la grande photographie, même si l'on a beaucoup vu celle où il est écrit «Jouir sans entraves» sur une palissade. Jo Schnapp n'a du reste pas laissé de nom dans le 8e art. Le texte de Walter Lewino se révèle plus travaillé, puisque fatalement rédigé après coup. L'auteur a d'emblée perçu que les mots étaient d'inspiration plus situationnistes (1) que politiques au sens classique du terme. On était pourtant au moment où les intellectuels bien-pensants se voulaient maoïstes, quitte à discrètement se renier plus tard. Ou alors communistes, sans savoir qu'on était en mai à quelques mois de l'écrasement de Prague par les Soviétiques en août 1968. En 1969, Lewino a d'ailleurs symboliquement reversé la moitié de ses droits d'auteurs à l'Internationale situationniste, qui ne roulait pas sur l'or.

Deux textes supplémentaires 

L'ouvrage reparaît donc aujourd'hui chez Allia, que dirige Gérard Bérréby, un passionné de cette époque. L'homme a du reste participé à l'élaboration de l'actuelle exposition du Mamco. Il fallait mettre le livre originel en perspective. Deux personnes s'en sont chargé. Il y a d'abord Michèle Bernstein, une survivante du situationnisme, qu'elle a contribué à créer. L'ex-épouse de Guy Debord, l'ex-compagne de Ralph Rumney signe deux courtes pages liminaires. Le texte final est d'Alain Schnapp, que l'on connaît aujourd'hui comme «professeur émérite d'archéologie grecque» à la Sorbonne. Pour cet homme né en 1946, il s'agit d'un retour aux sources. En 1969, dans une autre vie, il était le co-auteur de Pierre Vidal-Naquet du «Journal de la commune étudiante, novembre 1967-juin 1968». Je ne suis pas arrivé à trouver son lien exact avec Jo Schnapp, qui semble pourtant évident. Son texte s'intitule «L'imagination au pouvoir, apologie d'une contradiction». C'est une analyse à froid, bien sûr. Mais le feu couvre encore sous la braise. 

(1) «De la misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel, et notamment intellectuel et de quelques moyens pour y remédier» (ouf!) avait paru en 1967.

Pratique 

«L'imagination au pouvoir», de Jo Schnapp et Walter Lewino, aux Editions Allia, environ 250 pages.

Photo (Jo Schnapp/Tirée du livre): L'un des slogans qui faisaient alors florès.

Ce texte est immédiatement suivi de comptes-rendus d'autres livres.

Prochaine chronique le mercredi 19 avril. Marino Marini chez Peggy Guggenheim à Venise.

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