Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Simon de Pury se raconte en "Commissaire priseur". Aurait-il dû?

Crédits: DR

Simon de Pury a écrit ses mémoires. Oh, pas tout seul! Le «ghost writer» invité ne possède ici rien de fantomatique. Il a un nom, cité en couverture. Le Californien William Stadiem a servi d'alter ego au «Commissaire priseur», qui se retrouve du coup traduit de l'anglais, ou plutôt de l'américain. L'écrivain accouché, via Skype, les souvenirs de Simon, après l'avoir travaillé au forceps. «La discrétion innée et le caractère suisse s'accordent mal avec la rédaction d'une autobiographie.» Et moi qui croyait que le Genevois Jean-Frédéric Amiel avait pondu sur sa petite personne des dizaines de milliers de pages... 

Il y a bien moins de feuillets dans l'ouvrage actuel, qui se présente à la manière d'un sandwich. Entre des chapitres introductifs et conclusifs, résolument mondains, viennent se loger des épisodes sentant moins la brosse à reluire. L'odeur de fric finit cependant par imprégner tout le monde. L'auteur, ou du moins le personnage qu'en fait son mémorialiste, s'accuse du reste de la «mégalomanie qui m'attirait vers les Bernard Arnault. Louise MacBain et consorts.» Un goût de l'argent, du luxe et du pouvoir, pour sortir les gros mots. Le lecteur remarque ainsi que Simon de Pury a du mal à distinguer le beau du cher, ce qui ne va parfois pas sans naïvetés.

Le tailleur artiste 

Je ne m'étendrai pas sur les épisodes où notre homme fréquente les grands de ce monde, boit des vins millésimés et voyage interminablement en première classe autour de la Planète. C'est du «Gala» amélioré, avec tout ce que cela suppose de flagorneur. J'ai à ce propos noté que l'artiste le plus souvent cité dans l'ouvrage était le tailleur milanais Caraceni, qui habille Simon près avoir revêtu de tweeds ruineux feu son patron, le baron Thyssen. C'est le détail qui tue, d'autant plus que le costume, si sublime qu'il soit, n'en contient pas moins notre commissaire priseur. Or ce dernier n'a rien d'une bombe sexuelle, même s'il se targue ici d'être un séducteur. 

Non. Les meilleurs passages concernent les bas d'une carrière davantage en dents de scie qu'en dents de requin. Simon de Pury est né à Bâle en 1951. Excellente famille, d'origine neuchâteloise. Passionné de football et de musique pop, l'adolescent n'a rien d'un intellectuel. Il commence par se vouloir artiste. Echec. Sa mère le place auprès d'Ernst Beyeler, qui l'envoie chez Eberhard W. Kornfeld à Berne. Il passe ensuite par la galerie d'Heinz Berggruen, à Paris, avant d'entrer chez Sotheby's. Comme élève, et en payant! La maison forme jeunes gens et jeunes filles. Vu son manque de «background» universitaire, son professeur lui suggère de se tourner vers la vente, qui intéresse peu de monde à l'époque. Encore faut-il entrer comme employé dans l'illustre firme. Simon accepte ainsi de devenir réceptionniste non rétribué à Bond Street.

Une lente ascension 

La suite du bouquin raconte la montée des échelons, l'ascension passant par Genève. Sotheby's a ici une filiale. Elle se trouve alors rue de la Cité. C'est là que j'ai rencontré Simon pour la première fois. Il présente bien, ce qui importe au royaume des apparences. Il a oublié d'être idiot. Marié et bientôt pourvu de quatre moutards, il finira par accepter l'offre du Baron Thyssen, qui paye sans doute mieux que ces rapiats des maisons de ventes aux enchères. La seconde fois que je croise Simon, il dirige à Lugano-Castagnola la sublime Villa Favorita, au bord du lac, où se trouvait à l'époque l'une des plus belles collections privées de peinture du monde (1). Plusieurs chapitres racontent ainsi «le baron et moi». 

Simon de Pury finit cependant par réintégrer Sotheby's, à un échelon très supérieur. Le temps de vendre à Genève les bijoux de la duchesse de Windsor, par exemple. Le monde entier s'arrache les dépouilles d'une aventurière transformée en héroïne du roman d'amour. Mais tout a à nouveau une fin. Simon veut son indépendance. Il lui faut une associée, si possible très riche, pour doper Phillips qu'il a repris. Se présentent Daniella Luxembourg, puis Louise MacBain. Une Canadienne dont il partage ce que j'appellerai pudiquement l'existence. Elle doit lui apporter la sécurité matérielle. Tout va finir très mal. Je n'aurais pas pensé que Simon ait le courage de mettre tout ça sur le papier, même s'il s'agit sans doute de la version édulcorée. Louise vit toujours.

Anecdotes et digressions 

Je ne vais pas vous narrrer la suite. Une suite qui, comme le reste du livre, avance d'anecdote en digression. Simon raconte ses ventes. Sa passion de l'art contemporain. Son goût des mondanités, qui ont parfois l'excuse de la bienfaisance. Son faible pour les jolies femmes. Son snobisme. Ou du moins il l'a laissé écrire, publier, puis traduire cela. Je pense que «Commissaire priseur» lui fait en réalité du tort. Le ton adopté transforme un homme d'un contact que j'ai toujours trouvé agréable en un être assez antipathique. François Hollande a récemment publié «Un président ne devrait pas dire ça», avec les remous politiques que cela suppose. Il n'y a rien d'aussi grave ici. Juste une perte d'image. Simon de Pury méritait mieux que ça. 

(1) Après une bataille homérique entre capitales, c'est Madrid qui abrite aujourd'hui cet ensemble. Il faut dire que la dernière baronne était Espagnole.

Pratique

«Commissaire priseur», de Simon de Pury et William Stadiem, traduit par Marie Boudewyn, aux Editions JCLattès, 382 pages.

Photo (DR): Simon de Pury au marteau à la grande époque de Phillips.

Prochaine chronique le samedi 19 novembre. Maurizio Cattelan à la Monnaie de Paris. Une réussite.

 

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